Management et pensée positive

Sectes, entreprises et tabous

Luc Malghem, in Vacature Emploi, décembre 2000

Des hommes, du pouvoir, de l’argent : le petit monde de l’entreprise a tout pour exciter la convoitise des sectes. Mais le mélange des genres passe mal, et les groupes para-religieux, scientologues en tête, doivent démarcher dans l’ombre.


L’affaire date de 1979, Rennes, Bretagne. Pressée par sa sainteté Maharishi de mettre 800 personnes en lévitation pour contrebalancer toute la négativité répandue dans l’atmosphère, la secte de la Méditation Transcendantale décide de racheter une fabrique d’imperméables en difficulté, la Sapitex, dont elle fera méditer les salariés matin et soir pour sauver la planète. Au passage, le personnel enfin épanoui, la productivité de l’entreprise aussi devrait grimper au ciel. Mais l’expérience tourne au fiasco. Les syndicats crient au scandale, les pouvoirs publics dénoncent un « chantage inacceptable à l’emploi » et la presse fait des gorges chaudes du sujet. Bref, la secte doit renoncer à sa généreuse initiative, le monde continue de mal tourner et, coïncidence ou non, la Sapitex dépose son bilan quelques semaines plus tard. Ce fait divers tragi-comique donne à sourire, mais il ne constitue qu’une caricature des relations complexes que peuvent nouer sectes et entreprises. Suspectées tantôt de prosélytisme sournois, tantôt de tentative d’infiltration, les mouvements sectaires fonctionnent souvent comme n’importe quel agent économique : selon des critères de rentabilité qui leur conseillent de laisser au temple toute la breloquerie mystico-spirituelle quand ils attaquent le monde du business.

Cibler les PME

Entre activité purement commerciale et moyen discret de propager leur idéologie, c’est en général sous le couvert d’organismes de formation, de conseil et de recrutement que les sectes parviennent à séduire les entreprises. Spécialiste toutes catégories : l’église de Scientologie, autour de laquelle gravite une série de sociétés qui, sans afficher la couleur, dispensent des cours mis au point par l’inventif Lafayette Ron Hubbard, fondateur de la secte dite du Roi Dollar après avoir été romancier de science-fiction. Citée dans le rapport parlementaire de 1997 sur les sectes, la société U-Man propose ainsi depuis son siège malinois une panoplie de formations qui feront de vous un leader hors pair, ou un vendeur irrésistible. Comme ses nombreuses consoeurs dans le monde, U-Man a acheté la licence de ces cours à WISE (World Institute of Scientology Enterprises), à qui elle reverse 15% de son chiffre d’affaire. Une sorte de franchise qui n’en assume pas le nom. Quelques mastodontes du paysage belge s’y sont laissé prendre, on parle de la Sabena et de Delhaize, à part quoi ces sociétés ciblent plus volontiers le monde des PME, moins sensible au regard des médias et surtout moins sujet aux humeurs syndicales...

Scientologie appliquée

Rendons à Hubbard ce qui appartient à Hubbard : la Scientologie ne fait jamais que mettre à disposition des entreprises clientes une recette qui marche : la sienne. Ce qui désespère précisément le journaliste Alain Lallemand, grand pourfendeur des sectes devant l’éternel : « Si on peut reconnaître une qualité à Ron Hubbard, c’est d’avoir été un visionnaire génial... en matière de management. En imposant par exemple à ses membres des objectifs quantifiés, l’Eglise de Scientologie a anticipé de dix ans les techniques de gestion de l’entreprise moderne. Du coup, forcément les formations dispensées par ses sociétés satellites peuvent séduire » explique-t-il, en soulignant que l’Eglise de Scientologie est considérée par beaucoup (et par lui en premier) comme une association de malfaiteurs au sens légal du terme. De fait, on passera charitablement sur le détail des démêlés judiciaires de la secte en Europe, pour rappeler simplement qu’en 97 les dirigeants de sa branche lyonnaise ont été condamnés pour escroquerie, abus de confiance et homicide involontaire, tandis que dans la plupart des Lands allemands, c’est carrément tout accès à la fonction publique qui est refusé aux adeptes. Aux Etats-Unis en revanche, la Scientologie est reconnue comme culte religieux à part entière. Une question de mentalité ? C’est ce que semble croire Anne Morelli, professeur à l’Institut d’Etude des Religions de l’ULB et auteur d’une décoiffante Lettre ouverte à la secte des adversaires des sectes aux éditions Labor.

Tolérance zéro

Pour Anne Morelli, le fantasme de l’entreprise noyautée par des mouvements sectaires occultes relève surtout d’une forme d’intolérance propre à l’Europe, où il faudrait « choisir ses croyances religieuses dans le menu proposé, et surtout pas se servir à la carte. » Quant à la destination réelle des fonds qui entrent dans certaines firmes, elle ne trouble pas non plus Anne Morelli, cette opacité lui semble même générale. « Dites-vous bien qu’un tas d’entreprises fonctionnent comme paravents des grandes religions ! Songez par exemple aux banques liées au Vatican ! Bien sûr, la plupart des entreprises scientologues ne s’affichent pas comme scientologues, mais pourquoi le feraient-elles ? Il n’y a aucune tolérance dans le domaine, donc elles apprennent à se dissimuler, quoi de plus normal ? » Si problème il faut dénoncer, Anne Morelli pense que ce serait plutôt dans l’autre sens : discrimination à l’embauche, licenciements abusifs pour idées religieuses non conventionnelles... « J’ai le témoignage d’une dame ra« lienne évincée de l’administration communale où elle travaillait, je pense à d’autres personnes virées du jour au lendemain de la Communauté française. Alors, les sectes dans l’entreprise... » conclut cette femme qui s’avoue adepte surtout de la liberté religieuse absolue, à l’américaine...

Gare au gourou, mais gare aussi à la chasse aux sorcières. Comme modèle réduit de la société où elle évolue, l’entreprise a souvent les contradictions qu’elle mérite. La phraséologie utilisée par certaines sectes pour embrigader le gogo n’épouse pas sans raison le discours de la motivation que, sous la pression économique, certains gestionnaires des ressources humaines déclinent à leurs ouailles : culte de l’épanouissement maximum, mais aussi dévouement, adhésion sans limite au groupe, bien au-delà de l’esprit d’équipe, identification totale à l’entreprise et à sa culture... N’en déplaise à certains, aucune secte, aucune religion n’a jamais été créée par des extraterrestres. Joyeux Noël à tous.