Quatre vies plutôt qu’une

Le travail, une valeur en voie de disparition ?

Luc Malghem, in Vacature Emploi, novembre 1999

D’un côté, ceux que leur boulot dévore, au point qu’ils en oublient femmes et enfants. De l’autre, des chômeurs à ne plus savoir que faire... La philosophe française Dominique Méda débrouille pour nous ce paradoxe, en deux ouvrages qui n’ont pas fini de faire parler d’elle. Des idées à vous changer les idées.


Le travail, une valeur en voie de disparition... Avec ce titre, vous lanciez un fameux pavé dans la soupe !

Oui, ce titre était provocant, et je m’en suis voulu par la suite parce qu’il a contribué à alimenter des polémiques qui me semblent à coté de la plaque. On m’a beaucoup reproché de remettre en cause le travail – valeur fondamentale dans nos sociétés, valeur émancipatrice par excellence. J’ai voulu simplement dire qu’on ne pouvait pas raisonnablement soutenir que le travail était le seul moyen de la réalisation individuelle ni le seul fondement du lien social. Et j’ai voulu démontrer que nos sociétés, « fondées sur le travail », sont peut-être – et pour cette raison – des sociétés complètement folles, dominées par la seule logique de la consommation et de la production.

Vous nous rassurez : le travail n’est pas prêt de disparaître...

Je ne pense absolument pas que le travail soit en train de disparaître : aussi longtemps que nous voudrons consommer toujours plus et donc produire toujours plus, il y aura du travail... En réalité, on a créé très artificiellement un camp, où on trouverait Rifkin, Gorz, moi et quelques autres. Un camp qui soutiendrait que le travail c’est fini et qu’il faut passer à autre chose. Or, Jeremy Rifkin, même s’il intitule son livre « la Fin du travail », n’annonce que la fin d’un certain travail, taylorien, technologique, fondé sur des progrès de productivité toujours plus grands – et donc visant à sa propre disparition. Mais ce faisant, il appelle de ses voeux le développement d’un autre type de travail, plus relationnel, moins soumis à la marchandisation...

En quoi la représentation actuelle du travail vous paraît-elle anachronique ?

Je crois qu’il faut considérer notre concept de travail de manière moins romantique et moins échevelée que ce que nous a légué le XIXe siècle et en particulier le marxisme. Marx est celui qui dit : le travail est la seule activité qui nous rend véritablement humains. Mais, continue-t-il, le travail réel est une caricature du « vrai » travail. Il faut libérer le travail, et « nos productions seront comme autant de miroirs tendus l’un vers l’autre ». Dis-moi ce que tu produis, je te dirai qui tu es. Aujourd’hui, nous vivons sur le postulat marxiste – et libéral en même temps – que seul le travail apporte véritablement un surcroît de valeur dans ce monde. C’est tout cela que j’ai voulu soumettre à la critique en démontrant que l’idée du travail comme valeur centrale des sociétés modernes est extrêmement récente et, en fait, extrêmement réductrice.

Comment expliquer le triomphe de Rosetta ? Ce film ne présente-t-il pas la thèse inverse de la vôtre, à savoir qu’en période de sous-emploi, le travail acquiert une valeur quasi mythique pour ceux qui en sont privés ?

A l’évidence, dans un monde où la norme est de travailler et où les moyens de vivre ainsi que les droits sociaux s’obtiennent par l’exercice d’un travail, il faut pouvoir avoir un emploi, qui plus est, un emploi convenable, donnant vraiment les moyens de vivre. Voilà comment il faut comprendre l’entêtement farouche de Rosetta : aujourd’hui, le travail est un passeport pour la société. Dans cette perspective, le travail – la participation rémunérée à la production de biens et services – est une condition absolument nécessaire de l’insertion sociale (ne pas en avoir empêche d’avoir une vie normale)... hélas, en aucun cas suffisante. D’où, deux remarques. Primo, l’allocation universelle n’est pas une bonne solution : elle risquerait de guettoïser une partie de la population dont on se débarrasserait à bon compte. Et secundo, il faut tout faire, y compris dépenser beaucoup d’argent public, pour que chacun puisse développer les qualifications nécessaires – le Danemark, par exemple, y est parvenu. Mais il faut, en même temps, redécouper le travail pour mieux le répartir (je suis pour un très fort resserrement des salaires, là encore à l’instar du Danemark). Pour, du même coup, permettre à toutes les personnes d’exercer leurs autres rôles : de parent, d’ami, de citoyen...

Vous dites qu’il faut désenchanter le travail. Pas pour adoucir le sort de ceux qui n’en ont pas, mais plutôt pour réhumaniser ceux qui en ont ?

Désenchanter le travail signifie : arrêtons de mettre tous nos espoirs, toutes nos attentes, sur le travail et la production. Avez-vous vu ce que l’on exige du travail aujourd’hui ? De nous donner un revenu, des droits sociaux, une insertion sociale, mais aussi de nous permettre de nous réaliser, de constituer le centre de notre vie sociale si pas d’être le fondement de celle-ci... Non, le travail ne peut se voir chargé d’autant de missions ! Désenchanter le travail, c’est inventer une nouvelle norme d’emploi, plus courte, mieux diffusée dans l’ensemble de la population en âge de travailler, mieux répartie entre hommes et femmes, et modelée, de l’extérieur, par les autres temps qui sont absolument nécessaires à la société et à chacun de nous pour ne pas vivre comme des bêtes, ou comme des appendices du Capital.

En gros, vous insister sur le fait que le travail n’est pas tout dans la vie...

C’est cela. Au lieu de vouloir faire du travail un concept extensif qui recouvrirait l’ensemble des activités humaines, reconnaissons au contraire la diversité, la pluralité originelle des activités humaines nécessaires au bien-être. Admettons qu’au moins quatre grands types d’activité nous sont nécessaires : les activités productives, qui permettent la participation à l’échange économique ; les activités politiques, dans un sens renouvelé du terme ; les activités amicales, familiales, amoureuses, avec les proches ; et les activités culturelles d’approfondissement gratuit de soi et de ses potentialités. L’idéal d’une « bonne » société serait de faire en sorte que chacun de ses membres accède à la gamme de ces activités : que chacun par exemple dispose d’un temps, donc un droit à une vie familiale normale... ce qui au passage devient absolument indispensable dans un monde où la biactivité des couples se développe, un monde où de moins en moins de barrières sont mises à l’envahissement de la vie entière par le travail.

Réduire le temps de travail, quoi...

La réduction du temps de travail, bien menée, inscrite dans un projet global de société qui reconnaîtrait la valeur de temps généralement considérés comme improductifs, me semble une bonne solution. Elle devrait permettre une modernisation de notre vie sociale, en plus de la modernisation économique attendue.

Question indiscrète : Dominique Méda travaille-t-elle beaucoup ?

Oui, elle travaille beaucoup mais elle essaie de « cantonner » le travail. C’est très difficile – et plus encore pour une femme – de tenir tous les bouts, tous les rôles à la fois : consacrer le temps qu’il faut à son métier, à ses enfants, à un minimum de vie sociale. Les femmes, je le rappelle, assurent encore 80% des tâches domestiques et familiales...

Le partage du travail passerait-t-il aussi par une redistribution des tâches entre les sexes ?

A votre avis ? Réduire le temps de travail au nom de la qualité de vie de tous, concilier la compétitivité des entreprises et la création d’emplois, et en même temps une très forte égalisation entre les hommes et les femmes (sans doute en émancipant les hommes du travail), faire des petits arrangements féminins et des bricolages quotidiens des femmes des questions de société, voilà la voie difficile qu’il nous faut choisir et qui devrait nous permettre de réfléchir à un nouveau modèle social européen, antithétique d’une société de marché. Mais pour parvenir à cela, nous sommes obligés d’opérer un détour, de revenir sur ce que nous considérons, tous ensembles, comme une société riche. A nous de trouver de nouveaux indicateurs pour nous représenter celle-ci. Sans ces efforts, nous ne nous en sortirons pas.

Vient de paraître aux éd. Aubier : Qu’est-ce que la richesse ? Réédité en poche : Le travail, une valeur en voie de disparition, éd. Champs-Flammarion.