Contester la contestation : une posture ?

Luc Malghem, in Scènes n°26, décembre 2009

Contestataire jusqu’au bout, Luc Malghem s’attaque à ceux qui se croient ou veulent les tenants de la controverse et du progressisme et le plus réactionnaire n’est pas forcément celui que l’on croit [Célyne Van Corven].


Dans un texte aux forts relents de corporatisme [1], Stéphane Olivier du collectif Transquinquennal, explique comment le gel des contrats-programmes et leur non-indexation en 2010 sera automatiquement répercuté sur les budgets alloués à la création et donc directement sur les créateurs. La logique est implacable : le budget d’un lieu théâtral se laisse diviser grossièrement en deux parties : les frais de fonctionnements (personnel permanent, gestion du bâtiments, etc.) et la part artistique (production et achats de spectacles). Comme la première partie est vouée à augmenter, ne serait-ce que par le jeu de l’inflation, c’est forcément la seconde qui paiera la crise, prophétise Stéphane Olivier, dont il semble en passant que le prochain spectacle estampillé Transquinquennal consistera à taper, bonjour le risque, sur le grand capital, avec la complicité des activistes du groupe toc [2]. Je précise que je ne vote pas à droite, je n’ai d’ailleurs jamais rencontré personne dans le monde du théâtre qui dise voter à droite, même bourré. Ce qui ne m’empêche pas de penser, comme Thomas Leysen de la FEB, que « pénaliser d’avantage ceux qui tirent la charrette [les banquiers en tête] serait malvenu [3]. »

D’ailleurs Stéphane Olivier ne dit pas autre chose, qui reconnaît implicitement la légitimité de faire des économies dans de nombreux secteurs extra-bancaires, et ne réclame que des modalités d’application de la mesure pour les partager équitablement entre les différents acteurs culturels. Dans un monde où la contestation pro domo est la règle, le sens des responsabilités dont il fait preuve rend le scénario catastrophe qu’il développe presque crédible. En l’absence de règles claires dans la répartition de l’effort, il n’est pas exclu, en effet, que (la loi du plus fort) les contingences économiques du secteur conduisent les théâtres à privilégier les créations (plus sexy) plus accessibles pour le public et, en même temps, moins coûteuses, aux distributions réduites et aux périodes de répétitions raccourcies. Parce que, toutes proportions gardées, les créateurs sont un peu à l’institution théâtrale ce que les agriculteurs sont à la grande distribution : dans un rapport de dépendance quasi totale, et soumis à une concurrence féroce qui ne leur laisse que le choix de réduire les coûts ou d’aller vendre leur salade ailleurs.
Dans la France de Sarkozy, en parfait décalage avec le milieu, une nébuleuse baptisée les « Artistes de droite » milite pour l'abolition du second degré et multiplie les manifestations (de droite) autour de slogan aussi improbables que « moins de fonctionnaires, plus de milliardaires » ou « Intermitent, retourne dans ton pays ». Photo : © Arnaud Contreras


Spectateur de Mein Kampf (Farce) de Tabori mis en scène par David Strosberg, je me dis que le paroxysme de cette évolution pourrait être le même texte, simplement lu par la jolie comédienne qui se tient nue, face au public, une bonne partie de la pièce [4]. Lè -dessus, je me demande si déshabiller une jeune travailleuse du spectacle sans raison dramaturgique particulière, c’est un choix artistique plutôt de gauche ou plutôt de droite. Ou alors est-ce réac’ de formuler ainsi la question ?

Quoi qu’il en soit, se pose ici la question de ce qui se cache derrière le mot « réactionnaire » et donc ce contre quoi celui-ci se positionnerait. Par un désagréable retournement du sens de l’histoire, l’idée même de Progrès semble aujourd’hui et jusqu’à nouvel ordre lourdement plombée. En ce sens, le plaidoyer de Stéphane Olivier en faveur d’économies raisonnables est fort significatif de l’évolution du discours de la gauche, qui, coupée de toute perspective positive, ne semble plus avoir que le choix de tenter de sauver des acquis, en matières culturelles comme en d’autres [5]. Historiquement pourtant, comme le raconte très bien le politologue Pierre-André Taguieff dans un essai très orienté contre les contre-réactionnaires [6], le progressisme renvoyait par essence à l’idée d’un mouvement perpétuel, une sorte de création continuée d’une société toujours meilleure – et toujours plus à gauche. Etaient stigmatisés comme réactionnaires ceux qui refusaient d’accompagner ce mouvement ou, pire, cherchaient à le freiner. Aujourd’hui, le mouvement a changé de camp : il est dans les flux financiers et la mondialisation galopante. Coincé dans ce paradoxe fondamental, quasi ontologique, le camp des progressistes est sorti de l’action pour entrer dans la réaction. De là , certainement, son incapacité à proposer un projet de société cohérent. Les mots sont vidés de leur sens. Et Taguieff de pouvoir redéfinir négativement la notion de progressisme comme étant « tout ce qui se dit et se fait au nom du Progrès sans qu’en résultent des résultats observables. » Et de voir, dans ledit Progrès, un « mot-massue, avec lequel il est facile d’assommer l’intrus, l’objecteur, le contradicteur, rejeté dans les ténèbres de la ’réaction’ ». Autrement dit, pour lui, le progressisme n’est plus qu’une posture – et même une imposture. Ici, préciser évidemment que Taguieff est rangé dans le camp des penseurs néoréactionnaires par ses détracteurs, même si on sent très fort dans son analyse la tentation de leur retourner le compliment. Peu importe, ce genre de terminologie a toujours l’avantage de cliver le monde en deux camps, les bons et les méchants, balayant toute idée de complexité et, par là même, la possibilité de l’autocritique. Les réacs’ par définition, c’est les autres.

Parfaite réversibilité des concepts, qui dépendent des positions relatives. Segmentation et positionnements divers de l’impertinence. Un artiste comme Pie Tshibanda, par exemple, peut être perçu comme « politiquement incorrect » parce qu’il développe un discours qu’on n’attend pas généralement d’une personne issue d’une minorité. Il peut se dire fou (et noir), au pays des Blancs il est surtout majoritairement consensuel et rassurant pour la société dominante, qui chante les vertus du travail et de l’intégration. Donc en sens inverse, il est l’artiste politiquement correct par excellence. Il colle au cadre. Dans un secteur qui se rêve engagé, pétri d’humanisme et d’ouverture à l’autre, antifasciste et antiraciste par atavisme, à quoi peut donc ressembler le contestataire réactionnaire, puisque tel aurait dû être la cible de ce texte ? Postulons que le contestataire réactionnaire en tant que tel n’existe pas – guère de Louis-Ferdinand Céline chez les théâtreux – mais qu’on peut traquer un peu partout des positionnements, des choix, qui sous le couvert de la contestation, trahissent une tendance réactionnaire au sens courant du terme. Cette manière de double jeu pourrait se retrouver à tous les niveaux : dans la forme, dans le fond mais aussi, et surtout, dans le cadre.

Transposé dans le discours artistique, le progressisme renvoie à une conception de l’art qui le voudrait en perpétuel mouvement, où la recherche formelle peut se faire (mais pas forcément) au détriment de son accessibilité – d’où la multiplication des laboratoires, chantiers et autres sondes – et aussi le souvenir de ce metteur en scène français qui, dans un débat sur la transversalité, s’étranglait de ce qu’on puisse assimiler représentation théâtre et spectacle. L’attitude contestataire réactionnaire consistant à remettre en question cette quête sans fin d’une avant-garde par définition sans cesse à réinventer – ici, il n’est pas question des hérauts de la culture populaire, par opposition à une culture qui serait réservée aux élites, mais bien de ceux qui, au sein du microcosme, contestent ou mettent en question les codes de la contemporanéité. Post-modernisme et recours à la parodie pour jouer de ces codes tout en s’en moquant implicitement, formes haute culture mêlées aux techniques et aux canons de la société du spectacle – qui amputent le spectateur de son libre arbitre – peuvent ressortir de ce positionnement parfois ambigu – ou que certains dénoncent comme tel (Antoine Pickels).

Au niveau du cadre, se laissent considérer comme réactionnaires tous les discours de perpétuation des schémas de pouvoir en place. Au centre, évidemment, la question de la hiérarchie, avec la place dominante qu’occupe aujourd’hui dans les arts du spectacle le metteur en scène ou le chorégraphe – des collectifs comme le groupe toc, qui pratiquent la rotation des rôles et la décision démocratique apparaissent à cet égard comme l’exception. L’apparition tardive du metteur en scène dans le théâtre, au XIXe siècle, constitue bel et bien une prise de pouvoir sur les comédiens, rétrogradés au rôle de subordonnés. Le metteur en scène, petit entrepreneur de la PME « spectacle », ayant toute latitude, au nom de la création, pour exploiter corps et âmes les employés comédiens, a fortiori dans une économie du désir, où l’offre dépasse de très loin la demande. Dans pareil cadre, on ne s’étonnera pas que les abus de pouvoir, petits ou grands, soient potentiellement nombreux. On ne s’étonnera pas non plus que, le pouvoir entraînant le pouvoir, les postes de directeurs de théâtre se trouvent majoritairement occupés par des metteurs en scènes qui sont aussi des hommes, généralement à fort potentiel contestataire. Voir à ce sujet les conclusions de l’étude Artémis [7], qui explique notamment le déficit de femmes dans les postes à responsabilité du secteur culturel par une image encore très masculine du leadership. Pour les hommes interrogés mais aussi pour les femmes, les attributs du décideur sont essentiellement des caractéristiques (encore) considérées comme masculines – ambition, esprit d’entreprise, indépendance, etc. Toutes caractéristiques qu’on trouvera concentrées dans la figure du contestataire – fût-il progressiste. En cela, la rhétorique de la contestation participe aussi directement des mécanismes de reproduction du pouvoir. Mais est-ce vraiment un paradoxe ?

Notes

[1« La création sera-t-elle la victime des restrictions du budget culturel de la CFWB ? », Stéphane Oliver, 22 octobre 2009, www.transquinquennal.be

[2Voir leur site en chantier : http://www.capitalconfiance.org/Public/cac/.

[3In « Leysen : Ne pas taxer les banques », Pierre Loppe, La Libre Belgique, 30/09/2009

[4On pourrait même rajouter une poule (une vraie.)

[5Ici, je postule que Stéphane Olivier se dit et se vit de gauche comme tout le monde. Si non, je le félicite quand même pour sa prise de position (pour ceux qui n’auraient pas compris).

[6« Les Contre-Réactionnaires. Les Progressistes, entre illusions et impostures », Pierre-André Taguieff, Denoël, 2007.

[7Etude exploratoire sur l’égalité homme femme en termes d’accès à des postes de décision dans le secteur culturel, réalisée en 2008 par la Fondation Marcel Hicter ASBL, le Centre culturel de Watermael-Boitsfort « La Vénerie », le Centre socialiste d’éducation permanente.