Jacqueline Harpman sur le divan

« Le jour où des femmes incompétentes... »

Luc Malghem, in Vacature Emploi, janvier 2000

Quand elle n’analyse pas ses patients, elle visite de sa plume les failles intimes de personnages qui, souvent, lui ressemblent étrangement. Peut-on courir de la sorte derrière plusieurs vies ? Est-il aisé de ne pas mélanger les rôles ? Rencontre avec Dr Jacqueline et Mrs Harpman.


En quoi consiste le métier de psychanalyste ?

D’une manière caricaturale, il s’agit de tenter de définir ce qui, dans notre vie de tout petit bébé, nous conduit encore maintenant... et en général nous conduit inadéquatement, parce que bien sûr nous ne sommes plus de tous petits bébés. Le principe est très simple, et consiste à permettre de revivre sur la personne de l’analyste ce que le patient a vécu dans sa petite enfance. Pour que ce transfert se produise, il faut que l’analyste observe certaines positions de neutralité, de discrétion.

C’est-è -dire : qu’il écoute ?

Qu’il écoute, et qu’il pense, et qu’il parle ! Parfois les psychanalystes parlent plus qu’on l’imagine – c’est mon cas – mais ils ne cherchent pas à orienter le patient, ils le suivent... J’ai trouvé une image qui me plaît beaucoup : je me tiens derrière mon patient, psychiquement comme physiquement, et je lui décris le paysage qu’il parcourt, comme si lui-même ne pouvait pas le voir. Pour être psychanalyste, il faut avoir une solide formation théorique, mais aussi une imagination débridée...

A entendre vos patients, le travail c’est la santé ?

Et ne rien faire ce serait la conserver ? Voilà tout à fait mon opinion, sauf que je m’embête quand je ne fais rien ! Non, je crois quand même que dans notre contexte social, ne pas travailler rend les gens malades. Mais on rencontre de tout. Depuis des gens qui ne parlent jamais de leur profession jusqu’à ceux qui ne parlent que de ça ; des gens qui, suite à l’analyse, changent de métier, d’autres qui n’aimaient pas leur métier et qui se rendent compte des raisons qui ont orienté leur choix et se mettent à l’aimer, d’autres encore qui ne varieront jamais de position... Je me souviens aussi que, quand je travaillais en psychiatrie, la proportion d’enseignants dans la population hospitalisée était invraisemblable. Cela m’avait frappée à l’époque, parce qu’en huit années de psychiatrie, je n’ai pas vu un architecte. Comme mon mari est architecte, ce constat m’avait bien fait plaisir...

Ecrivain, est-ce aussi un métier ?

Plutôt un violon d’Ingres. Pour vivre de sa plume, il faut vendre 100.000 exemplaires par an. Je n’ai ni les tirages, ni la notoriété internationale nécessaires (sourire modeste)...

Si ce n’est pas un métier, à partir de quand se dit-on écrivain ?

Il y a deux types de réponses possibles. D’abord c’est un état interne : il faut le vivre, s’éprouver comme tel. Il ne suffit pas d’écrire, il faut un rapport particulier à l’écriture.... Il est certain que j’ai toujours désiré être écrivain, même à un âge où il n’était pas possible de l’avouer parce que ç’aurait paru ridicule... D’autre part il y a le côté extérieur : il faut évidemment avoir publié des livres. Et que, de-ci delà , l’une ou l’autre personne ait reconnu ces livres comme valant le temps qu’on emploie à les lire...

Malgré des débuts en fanfare (et le prix Rossel en 1959), vous avez cessé d’écrire pendant une bonne vingtaine d’années. Pourquoi ?

Je n’avais plus d’histoire à raconter, tout simplement. J’ai eu un trou, ou plutôt une période de stérilité, qui tombait bien : j’avais toujours eu le désir non seulement de faire une analyse, mais de devenir psychanalyste. J’ai découvert Freud très jeune, à quatorze ans – je me demande d’ailleurs ce que j’ai bien pu en comprendre à l’époque, sinon que c’était sulfureux ! Bref, j’avais renoncé à ce projet, mais quand j’ai senti que ma plume se desséchait, je ne sais ce qui a pu se passer au juste. Peut-être ai-je sauté sur l’occasion... Je suis donc allée m’inscrire en licence de psychologie... et j’ai passé vingt ans à me former. Puis à un moment donné, voilà , c’est reparti sans que je l’aie cherché.

Psychanalyse et littérature se sont souvent nourries l’une de l’autre... Qu’en est-il pour vous ?

Il m’arrive d’utiliser l’outil analytique pour étudier certains textes, comme je viens de le faire dans un article sur Proust... Mais pour autant que je sache, la psychanalyse est absente quand j’écris un roman. Ceci dit, n’importe qui soutiendrait le contraire : il est évident qu’elle est là . Mais je ne sais pas sous quelle forme, ni comment elle s’y glisse.

Comme romancière, vous n’êtes jamais tentée de vous inspirer des récits de vos patients ?

Jamais. Je suis trop disciplinée pour ça. Au moindre soupçon de ce genre, je supprimerais le passage, immédiatement. Et quand un patient croit se reconnaître – à tort –, j’analyse... Je suis avant tout une analyste !

Dans nombre de vos romans, vous vous mettez en scène, parfois doublement : il y a le « je » de la narratrice, au jugement parfois étonnamment cassant, et il y a aussi Jacqueline, la bonne amie férue de psychologie... Vous séparez aussi nettement ces deux personnes dans la vie ?

Maintenant que vous le dites... je ne m’en étais jamais rendu compte aussi clairement. C’est sans doute que je puis être méchante autant que je veux avec mes personnages : personne n’en souffre, et ça amuse le lecteur... Je ne suis pas construite de façon à pouvoir être méchante dans la vie réelle – enfin, pas consciemment – donc je me rattrape dans les romans...

Quand vous écrivez, vous vous trouvez un peu dans la position de celui qui parle sur un divan... Vous ne vous censurez pas ?

Le moins possible. Mais c’est parfois tout un travail que de faire sauter la censure pour arriver à ce qu’on a envie de dire. La censure, c’est un machin qui vous fonctionne automatiquement en dedans, il faut vraiment forcer les remparts...

C’est dire qu’on pourrait psychanalyser Jacqueline Harpman sur base de ses livres ?

Oui... mais j’espère que personne n’aura l’idée de le faire !

Vous avez en tout cas la réputation d’être assez féministe...

Ah oui ! Comment ne pas se déclarer féministe quand on est une femme et qu’on se respecte ? J’ai grandi dans l’idée du « non, ce n’est pas pour les femmes ». Pire : dans l’idée que les hommes étaient plus intelligents. L’embêtant, c’est que je ne voyais rien autour de moi qui confirmât cette hypothèse. Il faut dire que j’étudiais à Casablanca, dans un collège n’acceptant comme professeurs que des femmes sorties parmi les trois premières de normale supérieure, autant dire que le niveau était extraordinaire. Je voyais peu d’hommes à cette époque. Mais je les jugeais aussi c... que les dames. Je trouvais d’ailleurs les adultes en général très stupides... Le monde a changé, certes, mais la bataille n’est pas terminée. A travail égal, le salaire ne l’est pas, et les femmes sont loin d’avoir accès à tous les postes. C’est Françoise Giroud, je crois, qui disait que la partie sera gagnée quand on nommera des femmes incompétentes à des postes de responsabilité. On y arrive, mais bon, il est évident que tant qu’on fera peser tout le poids de l’éducation des enfants sur les femmes, on verra des différences d’investissement dans le travail. Qu’un mari passe à mi-temps pour s’occuper des enfants ne se conçoit pas. Mais ça pourrait très bien changer, pourquoi pas ?

De quoi traitera votre prochain roman ?

Une femme, les cinquante ans venus, fait l’effort d’admettre qu’elle a cessé d’être jeune. Mais une fois qu’elle y est parvenue, elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie irrémédiable, qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. C’est le récit de ces derniers mois, sur le mode furieux. Le Récit de la dernière année paraîtra le 15 février.

Vous-même n’envisagez pas d’arrêter de travailler ?

Non. Mais il faudra que je fasse bien attention à ne pas mourir dans mon fauteuil, derrière un patient. Vous imaginez l’effet déplorable ?