Daba Maroc 2012

Pendant ce temps, à l’Espace Magh’

Luc Malghem, (not) in Scènes Spécial Daba Maroc, octobre 2012

Lieu de création contemporaine liée à la mémoire de l’immigration maghrébine et méditerranéenne, l’Espace Magh ne pouvait décemment pas ignorer Daba Maroc. Et pourtant... Rencontre avec le nouveau directeur, Najib Ghallale, l’ex-président du CA, Sam Touzani, et un artiste indépendant, Abdelmalek Kadi.


Abdelmalek Kadi, Sam Touzani et Najib Ghallale

Najib Ghallale. L’Espace Magh, c’est d’abord un projet initié par la société civile : des artistes, des culturels, des associatifs, des politiques, des chercheurs d’origine maghrébine qui, ensemble, ont constaté la nécessité de créer un lieu d’expression culturelle avec, à la base, un socle de valeurs universalistes, humanistes, laïques. Il fallait - en particulier après le 11 septembre - trancher un peu avec l’image trop stéréotypée des cultures du Sud, en particulier du Maghreb... Non, elles ne se limitent pas à la religion et la question du voile, même si on ne voit plus que ça.

Luc Malghem. Vous faites de la défense de la laïcité un objectif explicite ?

Najib Ghallale. Sans aucune ambiguïté. Mais la laïcité au sens français du terme, parce que le terme est enveloppé ici de beaucoup d’ambiguïté.

Abdelmalek Kadi. En Belgique en tout cas, on oppose souvent la laïcité à la religion. La laïcité préserve du fondamentalisme, mais elle protège aussi la religion, tant que celle-ci reste du domaine la sphère privée.

Najib Ghallale. La laïcité, c’est qui permet de dialoguer, de s’ouvrir au sens républicain du terme. Nous sommes des républicains, voilà  !

Luc Malghem. Daba Maroc ?

Najib Ghallale. L’Espace Magh est partenaire. On accueille. Sam en parle à sa façon, moi aussi. Personnellement je ne suis pas à l’origine de ce projet, je ne revendique pas sa programmation.

Luc Malghem. C’est co-financé par le Maroc, Daba Maroc ?

Najib Ghallale. Euh oui... (Ils éclatent de rire.)

Sam Touzani. C’est bien cela qui nous pose problème !

Najib Ghallale. Mettons les choses au point : l’Espace Magh est un centre belgo-belge. Nous ne sommes pas le fruit d’un accord entre deux Etats, comme beaucoup le croient.

Sam TouzaniSam Touzani. Et soyons clairs : aucune autorité marocaine n’y tiendra de discours, c’était la condition sine qua non pour collaborer avec Daba. Parce que les artistes marocains sont encore une fois pris en otage, dans le sens où il y a toujours cette autorité despotique et makhzénienne [1] qui infiltre tout. Elle semble beaucoup plus sympa aujourd’hui, elle maîtrise mieux la com’ avec M6 et son espèce d’image hollywoodienne. Mais le pouvoir est tout aussi répressif. Voyez le journaliste de l’AFP récemment tabassé au Maroc. Et en Belgique, regardez Daarkom. Je ne veux pas les incriminer mais il faut savoir que ce lieu est une réponse directe du Palais à l’Espace Magh – c’est en tout cas mon analyse. Huit mois après la conférence de presse pour la commémoration des 40 ans de l’immigration marocaine, boum, deux millions et de demi d’euros sont mis sur la table pour créer Daarkom. Comme si le nombre de Bruxellois néerlandophones d’origine marocaine justifiait un tel projet ! Simplement, ici, c’est Bruxelles, et les intérêts flamands rencontrent les intérêts marocains...

Abdelmalek Kadi. D’ailleurs le double drapeau qui flotte sur Daarkom est très révélateur : c’est la Flandre et le Maroc.

Sam Touzani. Heureusement, des gens de qualité y travaillent et ça c’est bien. De même qu’eux cherchent à distiller leur venin dans notre espace progressiste, les progressistes doivent à leur tour occuper le terrain de l’ennemi, montrer qu’on existe...

Luc Malghem. Vous avez infiltré Daba Maroc ?

Sam Touzani. Infiltré, c’est beaucoup dire ! Disons que la nature a horreur du vide. Et le Makhzen s’installe là où y a du vide – vide intellectuel, culturel, politique.

Abdelmalek Kadi. Ici, j’ai envie de dire que la responsabilité des politiques belges est immense. Rien n’a été fait pour anticiper les problèmes de scolarité, de logement, on a tout laissé pourrir avec l’idée sous-jacente que les Marocains repartiraient là -bas.

Sam Touzani. Les choses ont seulement commencé à changer quand les immigrés ont reçu le droit de vote ! Et il a fallu se battre pour l’obtenir !

Abdelmalek Kadi. Certains coins de Molenbeek ou de Forest sont une honte pour la démocratie belge ! D’un côté, on ne peut pas donner des leçons à la Syrie et de l’autre voir Reynders venir insulter Molenbeek alors que, si l’on réfléchit deux secondes, c’est lui-même qu’il devrait insulter, parce que c’est son oeuvre à lui, en tant que politicien belge... Après, on ne va pas s’étonner non plus que le pouvoir marocain et les mosquées aient pu occuper le terrain : c’était le désert.

Sam Touzani. Donc on en a beaucoup discuté au CA, en AG et on s’est dit que mes opinions politiques n’avaient pas à entrer en ligne de compte. Que l’Espace Magh devait participer. Entre-temps, il y a eu le printemps arabe...

Abdelmalek KadiAbdelmalek Kadi. Moi, ce qui me frappe dans ce Daba Maroc, quand on l’analyse, c’est que c’est très révélateur de ce qui s’est toujours passé : une approche très paternaliste, à la limite du patronage. A la longue, ça conduit un peu à la paranoïa ; pourquoi on ne fait pas appel à nous, pourquoi ne pas constituer un groupe d’experts ?

Sam Touzani. Pour être juste, il y avait une volonté très forte de la part de Fadila Laanan d’associer des artistes de terrains dans le projet. Et puis celui sur qui elle a tout misé, Hamadi, a retiré sa candidature comme co-commissaire de Daba, en même temps qu’il quittait la direction de l’Espace Magh...

Abdelmalek Kadi. Donc on en revient, comme toujours, à une approche un peu orientalisante...

Najib Ghallale. Et on se trouve face à une mémoire presque virtuelle, constituée de bribes... Or, qu’est-ce qui fonde une mémoire sinon la création. Les créateurs sont la mémoire de demain. Qu’ils n’aient même pas songé à téléphoner à Sam – même s’ils ne sont pas d’accord avec ses idées politique - me sidère !

Luc Malghem. En quoi le printemps arabe aurait remis en cause votre intérêt à participer ?

Sam Touzani. Le printemps arabe est un accélérateur à la compréhension des choses. On aurait dû s’appuyer sur cette dynamique pour lancer une programmation subversive, aller faire des reportages là -bas, questionner le monde arabe, profiter de cette actualité forte qui pouvait s’incarner sur le plan artistique... Evidemment, ça n’a pas été fait.

Najib Ghallale. Parce que dans beaucoup de pays du Tiers-Monde, et le Maroc en est un, quoi qu’on dise, il y a les artistes officiels, qu’on va retrouver partout.

Abdelmalek Kadi. Les autres, on les ignore.

Sam Touzani. Il y aura quand même des gens intéressants, attention...

Najib Ghallale. Abdallha Zrika, que j’appelle le poète des bidonvilles, c’est quand même un des plus grands poètes marocains, et c’est aussi plusieurs années de prison sous Hassan II. Idem, la table ronde à l’Espace Magh qui sera consacrée aux années de plomb. Parce que j’ai envie qu’on parle de ça ici et pas ailleurs...

Sam Touzani. L’espace Magh se veut très ouvert, mais pas aux réactionnaires...

Luc Malghem. En tant que belgo et franco-marocains, vous avez un devoir politique par rapport au Maroc ?

Najib Ghallale. Non. Je suis juste un saltimbanque incapable de mentir dans mon travail...

Sam Touzani. J’ai envie de retourner la question : chacun agit simplement en son âme et conscience. Et nous, nous refusons d’être les suppôts d’un système qui achète tout. Comment expliquer que plus de 80% des politiques belges issus de l’immigration marocaine vont à la fête du trône, sinon pour faire allégeance ? Pourquoi est-ce qu’au sein du Parlement, personne ne parle du Maroc et du mouvement du 20 février ? Parce que tout le monde a peur. Et c’est Hassan Bousetta qui me le dit ! Un sénateur ! (Et un autre fondateur de l’Espace Magh...) Il y a des lobbies partout mais s’il y en a un qui fonctionne à la perfection, c’est le lobby marocain, avec une manne d’argent qu’on ne mesure pas... Il faut savoir que, l’air de rien, M6 a multiplié par six sa fortune personnelle. Qu’il arrive en sixième position des monarques les plus fortunés au monde, devant l’Emir du Qatar ! Qu’il détient 85% de toutes les richesses du pays, assurances, banques, téléphonies... Et aussi qu’il a ouvert des dizaines de nouvelles prisons parce que, non, le temps des années de plomb n’est pas fini, c’est faux ! Donc pourquoi on n’en parle pas ?

Luc Malghem. Oui. Pourquoi ?

Sam Touzani. Mais parce qu’il y a des intérêts mutuels ! Des intérêts économiques, d’abord, depuis les accords bilatéraux de 64. Les agrumes, le phosphate, le pétrole du Sahara occidental...

Najib Ghallale. L’accès à l’énergie est un des enjeux de demain et que le Maroc est un gros producteur d’énergies renouvelables...

Sam Touzani. Et puis, surtout, Bruxelles a la communauté marocaine proportionnellement la plus nombreuse au Monde ! Un tiers de la population est d’origine maghrébine. Officiellement... Alors évidemment, sur le plan électoral, on nous instrumentalise. Pour le lobby marocain, l’enjeu est de taille : Bruxelles, c’est le siège de toutes les institutions européennes. Et les RME – les ressortissants marocains à l’étranger comme ils nous appellent – pèsent un poids énorme en terme de rentrées financières annuelles. Ne pas oublier enfin que ce sont deux monarchies. Les monarques ont toujours vocation à s’entendre – ici aussi, je suis républicain...

Abdelmalek Kadi. Un des grands mérite des révolutions arabes, c’est d’avoir mis en évidence ces liens que personne ne voulait le voir. Quand on pense que la France a commencé par proposer à Ben Ali de lui envoyer la police... C’est un bouleversement extraordinaire auquel on assiste, et plus seulement en terme d’instances nationales : dans les rapports Nord/Sud en général.

Sam Touzani. Aujourd’hui, une partie de la presse est au courant des manipulations du Mahkzen en Belgique mais soyons clair, le Maroc, ça reste le sujet tabou. C’est ce qui me met le plus hors de moi, ce n’est pas le bruit des bottes : c’est le silence des babouches...

Luc Malghem. Il y a quand même un article qui est en train s’écrire, là [2]...

Sam Touzani. Le rapport de force est occupé à changer, la peur a changé de camp. Ceux qui ont peur maintenant sont ceux qui ont des intérêts à préserver. Je vois aujourd’hui des Belges, des Français qui n’ont rien à voir avec le Maroc, qui ont juste l’envie de dénoncer la répression où qu’elle soit, et qui décident de ne plus se laisser berner par la carte postale. Aujourd’hui qui serrerait la main de Ben Ali ? Personne. Tout le monde continue de serrer la main de M6. Pas besoin d’être d’origine marocaine pour ne trouver ça anormal. Moi, j’aurais dit la même chose de Pinochet. Ou de Poutine...

Abdelmalek Kadi et Ghallale

Abdelmalek Kadi. Ici j’ai envie de dire que ne me sens absolument pas immigré. Le Maroc, je connais à peine. Les 50 ans de l’immigration ne m’intéressent pas en tant que commémoration, mais bien parce que je considère que ça entre dans notre histoire commune. Nous, cette partie de l’histoire, nous la connaissons, mais elle devrait intéresser au premier chef n’importe quel belge !

Najib Ghallale. Donc, en 2014 déjà , les 50 ans de l’immigration, on va essayer de les organiser nous-même. Pour ne pas se les laisser confisquer.

Sam Touzani. Essayer pour les 50 ce que l’EMIM [3] a réussi avec les 40 : procéder à une véritable purge stalinienne et exclure tous les agents - conscients ou inconscients - des autorités marocaines...

Najib Ghallale. Parce que notre histoire s’écrit ici et maintenant...

Notes

[1Par Makhzen, on désigne le système hiérarchique pyramidal du Maroc, fondé sur l’allégeance au Roi. L’expression est généralement utilisée péjorativement et évoque un système de pouvoir archaïque et corrompu.

[2Cet article, toutefois, pour de mystérieuses raisons, ne paraîtra jamais...

[3l’EMIM : Espace Mémorial de l’Immigration Marocaine. Asbl constituée pour préparer la commémoration en 2004 du quarantième anniversaire de l’accord bilatéral belgo-marocain de 1964, relatif à l’accès et au travail des migrants marocains en Belgique.