50 ans de contrôle de l’immigration marocaine

Barbouzes et pastillas

Luc Malghem, in Espaces de Liberté, octobre 2013

« Ils voulaient des bras, ils eurent des hommes.  » En 2014, la Belgique célébrera les cinquante ans de l’accord bilatéral qui déclare ouverte l’immigration marocaine. L’occasion d’explorer un pan peu connu de notre histoire commune et, peut-être, de mettre en lumière l’attention particulière que le royaume chérifien porte àses émigrés et àleurs descendants. Ou peut-être pas. Sujet tabou.


Impossibles àintégrer, les Marocains. Le constat ne sort pas de la bouche d’un clown triste de la droite extrême mais bien du précédent roi du Maroc, feu Hassan II. A Anne Sinclair qui, sur son plateau de 7 sur 7 [1], lui pose la question de l’intégration des Marocains en France, celui-ci déclare assimiler toute tentative d’intégration àun « détournement de nationalité  » et, surtout, sur la même ligne que le Front National, réfute la possibilité même que ses sujets puissent devenir autre chose que de « mauvais Français  ». Incompatibilité de culture, avance le souverain alaouite dont la structure qui porte son nom, la Fondation Hassan II pour les Marocains résidents àl’étranger, précise dans son objet social qu’elle travaille au « maintien des liens fondamentaux que [ces derniers] entretiennent avec leur patrie.  »

La rente de la diaspora

Les Marocains résidents àl’étranger, ou MRE : toute la politique que l’Etat marocain mène àl’égard de sa diaspora tient dans cette locution : àmaintenir coà»te que coà»te dans le giron de la mère patrie. Il faut dire que l’enjeu est de taille : les transferts des MRE dépassent 7% du PIB, un peu plus ou un peu moins que la manne du tourisme, selon les années. Autrement dit, les MRE font vivre plus d’un million de pauvres au Maroc et l’idée que la nouvelle génération puisse préférer les plages d’Agadir au retour estival au bled donne des sueurs froides aux trésoriers royaux. Sujets marocains ils étaient, sujets marocains ils restent. Même s’ils possèdent la nationalité du pays où ils vivent, on ne renonce pas àcelle du Maroc. Le Belgo-Marocain Ali Aarrass en sait quelque chose, qui croupit dans une prison marocaine après des aveux extorqués semble-t-il sous la torture. Sans que, àla différence du rapporteur de l’ONU, la diplomatie belge daigne s’en inquiéter. Affaire purement marocaine, répond le Ministère des Affaires étrangères. Inexplicablement. Il est vrai qu’ailleurs, le printemps arabe a montré que la raison d’Etat a ses raisons que la raison du bon peuple ne peut pas toujours comprendre…

La peur. Le mot revient tout le temps pour décrire la vie quotidienne des Marocains sous Hassan II et les années de plomb. Même en Belgique où, non-électeurs destinés un jour àrentrer au bercail, ils demeurent considérés comme la chasse gardée du régime marocain. Un accord bilatéral de 1975 prévoit même l’envoi ici d’enseignants marocains. Culture de la délation, convocations àl’ambassade, menaces sur la famille restée au pays, campagnes de dénigrement, passages àtabac, voire, dans deux cas restés célèbres, les affaires Ben Barka et El Manouzi, enlèvement et liquidation d’opposants politiques, avec l’aval sinon la complicité des pays hôtes. Très vite, àl’initiative du Maroc toujours, fleurissent les Amicales, ces associations qui s’emploient àencadrer les travailleurs marocains et àbrider toute velléité de rejoindre le jeu syndical et associatif belge. Rapatrier des devises, oui. Un savoir-faire militant, non.

Frontale, la répression se poursuivra jusqu’au milieu des années 90, avec, au Maroc, les réformes de 1992 et 1996 et, en 1999, le décès d’Hassan II et la montée sur le trône de Mohamed VI. Celui qui, par la grâce du marketing politique, deviendra le « roi des pauvres  » alors que, selon le magazine financier Forbes, il serait parvenu àmultiplier sa fortune personnelle par cinq. « Le père réprimait par la terreur, remarque le comédien Sam Touzani, militant républicain. Le fils, lui, se distingue par sa capacité impressionnante àtout récupérer, tout acheter. » Un genre de dictature bling bling, moins brutale même s’il arrive encore en 2010 qu’un ex-détenu venu témoigner de la réalité du sinistre bagne de Tazmamart, Ahmed Marzouki, se fasse tabasser en plein centre-ville bruxellois. « De l’excès de zèle, sans doute », conclura la victime qui dit circuler désormais librement au Maroc…

L’ombre du Makhzen

Bruxelles, capitale de l’Europe, ses institutions, ses quelque 20.000 lobbyistes. Et sa communauté (d’origine) marocaine la plus dense du monde [2]. Une place de choix pour travailler une image d’état moderne, quasi démocratique, àcoup d’investissements de prestige, comme le co-financement du festival Daba-Maroc et celui du (déjàtrès moribond) centre culturel belgo-flamand, Daarkom. La place aussi où affirmer la marocanité du Sahara occidental, première cause nationale, àsoutenir inconditionnellement pour qui veut donner des gages au pouvoir marocain. C’est ainsi qu’en 2012, par exemple, on retrouve Fouad Ahidar, un député belgo-marocain SP.A qui fait de la retape pour une manifestation téléguidée par l’ambassade, revendiquant sur les ondes de la RTBF sa double fidélité [3]. Peu l’assument aussi ouvertement. A vrai dire, personne.

Difficile d’écrire sur quelque chose qui n’existe pas : le Makhzen [4]. Le Makhzen, explique la sociologue Nouria Ouali, est ce système hiérarchique pyramidal, féodal, qui, en marge du système politique légal, repose sur le principe de l’allégeance. Péjorative, l’expression évoque un système de pouvoir corrompu et archaïque qui trouve son expression la plus visible dans la cérémonie de la bayaâ : àl’occasion de la fête du Trône, les notables défilent devant le Commandeur des Croyants, se prosternent et lui baisent la main. C’est que le roi serait, aussi, descendant direct du prophète. Et, àce titre, inviolable. Logique.

S’il est impossible de distinguer le patriotisme spontané de l’entrisme, il est un indice qui ne trompe pas sur les relations de proximité qu’entretient le personnel politique belge avec le royaume chérifien : le degré de liberté d’expression en la matière. Le réalisateur Radouane Baroudi travaille àassurer la mémoire de l’immigration en archivant les témoignages [5]. Au lendemain du 20 février, il décide d’interroger un maximum d’élus et d’artistes belges d’origine marocaine sur le mouvement de contestation qui a lieu au Maroc. Sur les 35 invitations àtémoigner, côté politique seuls quatre acteurs accepteront de passer devant sa caméra. « Je suppose que les autres attendaient de voir la tournure qu’allaient prendre les événements  » ironise le documentariste. Pas sà»r, toutefois, que les élus belgo-belges s’y seraient eux-mêmes bousculés...

Marrakech. Les ors du Palais, ses hôtels fastueux. « Vous serreriez aujourd’hui la main àBen Ali, vous ? demande Sam Touzani. Celle de M6, tout le monde se presse encore pour la baiser. Un séjour àla Mamounia et vous n’avez plus du tout envie de parler de la misère ou de la dictature au Maroc. Vous vous trouvez soudain des justifications àtout, vous relativisez, vous dites processus démocratique en oubliant que vous parlez d’une dictature de droit divin, avec un despote fonctionnant àla Louis XVI. »

Pour reprendre la formule du journaliste Ali Amar : une belle réussite de la diplomatie pastilla…

Notes

[1TF1, 7 sur 7, 16 mai 1993.

[2Marocains, binationaux, Belgo-Belges d’origine marocaine : difficile de chiffrer une population qu’on évalue entre 100.000 et 300.000 personnes àBruxelles.

[3Le Président de la Coordination européenne des comités de soutien au peuple sahraoui, Pierre Galand, jugera l’affaire suffisamment douteuse.

[4Étymologiquement, le makhzen évoque la réserve, l’idée d’engranger. Il donnera, en français, le mot « magasin  ».

[5Une mine àexplorer en libre accès sur YouTube.