Sacré Charlie ! (quatre millions de Charlie, et moi, et moi, et moi)

Luc Malghem, in Bruxelles-Laïque Echos, 19 octobre 2015


Au commencement, un temps pour tout : je suis Charlie

Je suis Charlie parce que c’est la guerre et je choisis mon camp

Je suis Charlie parce que Cabu quand même (c’est mon enfance qu’on assassine)

Et Wolinski, bordel de culs ! Wolinski !

Je suis Charlie parce que tout le monde est Charlie (mon possible futur employeur aussi)

Je suis Charlie même si je ne suivais plus Charlie depuis longtemps (depuis Val et l’affaire Siné exactement)

Je suis partagé

Je ne connaissais pas ce Charlie mais je suis. Parce que.

Je suis Charlie parce que Caroline Fourest

Je ne suis pas Charlie parce que Caroline Fourest

Avant d’émettre l’hypothèse que je ne suis, peut-être, pas complètement Charlie : penser à préciser que je condamne fermement toute forme d’atteinte à l’intégrité physique fut-elle de mon pire ennemi (qui n’est pas, je le précise, Caroline Fourest)

Tuer au nom de Dieu, théologiquement et définitivement c’est une aberration, mais enfin, tu insultes ma mère, tu peux t’attendre à un poing dans la gueule, non ? In nomine patris et filii et spiritus sancti, amen (en substance, Pape François, 15 janvier 2015)

Si même Viktor Orban, Ali Bongo et Benyamin Netanyahou se revendiquent de lui : je ne suis pas Charlie, je ne le suis plus, je ne le peux pas, je ne le peux plus

Pousse toi, pauv’con, c’est moi Charlie sur la photo

Donc : je ne suis pas Charlie, je suis le monde dans lequel Charlie (et je pleure et je crie)

En disant que je ne suis pas Charlie parce que ci ou parce que ça, ne serais-je point en train de blasphémer ?

De chier sur la tête de mes lecteurs ? (Alain F., de l’Académie française)

La polémique, un fonds de commerce ? L’anticonformisme, une autre manière de conformisme ?

Dans un monde binaire où qui n’est pas pour est contre, et vice versa, je suis Charlie, inévitablement. Ou pas. (Et nous nous mettrons sur la gueule par médias interposés, et nous nous sentirons tous encore un peu vivants) (oh ! le joli feuilleton qui nous tombe dessus pour les siècles et les siècles, comme une paire d’avions dans le téléviseur)

Je suis juif de France donc je suis Juif, Charlie et même Policier, je suis cohérence

Je ne serai jamais Charlie : je suis le corps qui sombre dans la méditerranée, et je suis sans nom

Je ne suis ni Charlie ni pas Charlie - donc, non, je ne suis pas Charlie si tu veux tout savoir, et je n’ai pas à m’en justifier, qu’est-ce que c’est que cette histoire – qui, en passant, n’est pas la mienne ?

Je m’appelle Mohamed et tu voudrais je me dise Charlie ? (non mais là -haut allo quoi)

Merci pour le cliché : je ne suis pas Charlie et je ne suis pas une caricature

Je suis une projection idéologisée

Je suis convoqué au commissariat, mis en examen, convoqué dans les médias, cartographié, sommé de me désolidariser, désintégré façon puzzle statistique, je suis Charlie Zéro, l’anti-Charlie

Charlie ou pas, je propose qu’on remplace la minute de silence obligatoire dans les écoles par une minute de hurlement, ils auraient préféré, je crois

Iconoclastes comme ils se voulaient, ils auraient conchié cet unanimisme bêlant (tas de catholiques zombies)

Charlie, reviens, ils sont devenus fous !

Qui est Charlie, d’ailleurs ?

De quoi Charlie est-il le nom ?

Pendant que Marine la peine, le vieux coq se dresse sur ses ergots : Charlie Martel, je suis Charlie Martel, assène-t-il en bavant un peu, et tout le monde a compris

Et moi qui tapote sur mon clavier, je montre les dents : je me sens Charlie Coulibaly, écris-je, et j’éclate d’un rire méchant et je gagne à tous les coups (comprenne qui veut)

Je suis deux mois de prison avec sursis, le diable dans l’histoire, le corps du crime et aussi de la démonstration

Je suis une parenthèse dans laquelle l’auteur de ces lignes surligne la schizophrénie d’un pays qui se dresse pour le droit au blasphème, donc de se moquer du sacré, et qui, sans état d’âme, par une loi de 2003 (pas de 1830 ni de 1941, non, une loi de 2003) punit de six mois de prison et de 7.500 € d’amende l’auteur de l’outrage au drapeau ou à l’hymne national

Je suis l’amour sacré de la patrie, je suis le poids et la mesure

Je suis de la très bonne Foi, je suis sans aucun doute

Je suis qui je suis alors je suis ce que je suis : qui suis-je ?

Je suis Charlie est une métonymie polysémique

Une injonction du Saint-Esprit (du 11 janvier)

Notre 11 du mois à Nous (allo Papa Tango Charlie) (souriez, vous êtes écouté)

Un grand moment de communion transcendantale tel que la Nation en attendait depuis la Libération (au moins) (en tout cas, la victoire des Blacks Blancs Beurs en 1998)

Je suis Un et je me nourris de mes contradictions faute de plus roboratif à distribuer à mes administrés

Je suis le degré zéro du slogan politique, l’occasion qui fait le larron présidentiel

Je suis le nouveau messie du catéchisme républicain

Et tant pis : je suis et je reste Charlie parce que moi, je ne confonds pas le 11 janvier avec l’esprit du 11 janvier

Je reste Charlie parce que je me veux positif, tourné vers l’avenir malgré le présent

Et que, de toutes mes forces, je veux que ce qui nous rassemble demeure plus fort que ce qui nous pulvérise

Je reste Charlie, plus que jamais, parce que je suis contre leur rhétorique relativiste tordue de bobos penseurs (pris en flagrant délit de flagrant déni)

Je suis Charlie parce que, ne vous en déplaise, je suis Nous et, dès lors, universel

Je ne suis pas Charlie parce que je suis les Autres

Je suis coupée en deux

Au moins...