Bienvenue sur la Terre

Luc Malghem, in La scène aux ados 2, éd. Lansman, 144 pp., 2004

Faut-il que les cloches de l’église du village sonnent la nuit ? Le débat est vif. Que dire alors du projet de création d’un centre pour candidats réfugiés ? Et du coq de La Monette qui a disparu alors qu’un étranger rode pour chercher du boulot ? Une jolie pagaille, Madame !


Scène 1. Les Cloches

LE CURE (avec un fort accent étranger.)
Croyez-moi, Maïeur Poum, je n’en fais pas une affaire personnelle...

MAè EUR POUM.
Moi si. Au nom de mes administrés, je me dois de préserver la tradition. Ces cloches continueront de sonner jour et nuit, j’en prends l’engagement solennel. Je ferai classer votre église s’il le faut, mais les cloches sonneront, aussi vrai que je m’appelle Poum.

LE CURE.
N’empêche. Avant qu’on installe ce carillon mécanique, je ne me levais pas toutes les heures, vous pensez, alors, la nuit, les cloches, la tradition...

MAè EUR POUM.
C’est une question de principe et, même : de démocratie !

LA MONETTE.
Tout le village est contre elle.

LE CURE.
La voilà justement...

MADAME FRANCE.
Monsieur le bourgmestre ! Monsieur le bourgmestre !

MAè EUR POUM (bombant le torse.)
Madame...

MADAME FRANCE (hors d’elle.)
Ce désir de faire sonner les cloches la nuit, ça ne rime à rien, parce que si on veut écouter les cloches la nuit, c’est qu’on ne dort pas la nuit : c’est qu’on dort la journée ! Et si on dort la journée, c’est qu’on ne travaille pas, voilà ce qu’il y a.

MAè EUR POUM.
Ne criez pas si fort, nous ne sommes pas encore sourds !

LA MONETTE (maugréant.)
Je ne travaille pas, c’est vite dit...

MADAME FRANCE.
C’est que vous n’imaginez pas le calvaire qui est le nôtre, monsieur le bourgmestre...

LA MONETTE.
J’ai un jardin potager, moi madame. Et des poules.

MADAME FRANCE.
Vous fermez l’oel et vous comptez, un mouton, deux moutons, dix moutons, trente-six moutons, et DONG DONG ! un mouton, deux moutons, c’est terrible...

LA MONETTE.
Salades tout ça ! J’habite aussi près de l’église que vous et je n’entends rien. Monsieur le bourgmestre, je vous invite publiquement à venir passer la nuit chez moi...

MAè EUR POUM.
Ce ne sera pas nécessaire, j’ai des oreilles... (à Madame France.) Madame, tout le village s’accorde pourtant...

LA MONETTE.
Avant les cloches, ils se sont plaints de mon coq, vous vous rendez compte ? Un coq qui chante depuis la nuit des temps !

MADAME FRANCE (boudeuse.)
Mon mari a la santé fragile et le sommeil extrêmement léger.

LA MONETTE.
Ah ça ! Si votre homme travaillait un peu plus dur de ses bras, il dormirait. Moi, le mien, je vous assure que la nuit, il dort ! Vous comprenez ? Il dort !

MADAME FRANCE.
è‡a va, on a compris : il dort.

LA MONETTE.
Parfaitement. Venez donc passer la nuit, chez moi, monsieur le Curé, je vous y invite publiquement : vous verrez, vous n’entendrez rien !

LE CURE.
Hum. Je mets des boules Quies, alors...

MADAME FRANCE.
Vous voyez ?

MAè EUR POUM.
Il suffit. Si ces cloches plaisent à la majorité, je dois m’incliner. Je ferais mal mon travail s’il en allait autrement.

MADAME FRANCE.
Ils ne nous aiment pas, vous le savez comme moi : parce que nous travaillons à la ville nous sommes des intrus. Ils nous haïssent.

MAè EUR POUM.
Ne dites pas cela, madame... Le village a une longue tradition d’hospitalité derrière lui. (Il pointe avec insistance le curé du menton, puis regarde à gauche, à droite.) Entre nous, il est d’ailleurs question de construire dans le coin un centre de revalidation pour demandeurs d’asile.

MADAME FRANCE.
Un quoi ?

MAè EUR POUM (d’un air de conspirateur.)
Une sorte d’hôpital pour réfugiés en mauvais état... c’est pourquoi – allez, je puis vous l’avouer – c’est pourquoi j’ai pris sur moi de faire installer ce coûteux carillon mécanique. Les décibels, vous comprenez ? On ne construit pas un hôpital à proximité d’un carillon mécanique tout neuf, ce serait une hérésie humanitaire. Mais chut !

LE CURE.
Est-ce bien charitable, mon Dieu ?

MADAME FRANCE.
è‡a alors ! C’est le pompon !

MAè EUR POUM (gêné.)
Allons, allons, tout de suite les grands mots...

MADAME FRANCE.
Vous déménagez, vous vous tapez des navettes interminables pour avoir la paix... Et le résultat ? Vous voilà envahis par des joueurs de tam-tam ! Aaargl !

LE CURE.
Pardonnez-leur, mon Dieu, il ne savent pas ce qu’ils disent.

MADAME FRANCE.
Des tam-tam toute la nuit ! Et le cri des moutons qu’on égorge. Des moutons, toujours des moutons ! Argl ! Je n’en peux plus !

Elle tombe à genoux et pleure.

MAè EUR POUM (flattant son plastron.)
Vous voulez éviter ça ? Votez pour moi.

LE CURE.
Votre premier électeur, c’est Lui, monsieur Poum, ne l’oubliez pas.

LA MONETTE.
Ecoutez. Les cloches !

Les cloches : un tintamarre assourdissant, très désagréable.

MADAME FRANCE (se relevant.)
Vous avez raison, ces cloches, ce sont les cloches de la civilisation !

LA MONETTE.
Comme vous dites : les cloches, c’est nous.

MAè EUR POUM.
Tant que ces cloches sonneront, messieurs dames, cette église restera au milieu du village, j’en fais le serment. Et vos poules seront bien gardées, La Monette, vous pouvez me faire confiance. Si je suis réélu, évidemment.

Les cloches, de plus en plus fort, ils doivent crier pour s’entendre.

MADAME FRANCE.
C’est toujours mieux que d’attraper la maladie du singe vert...

MAè EUR POUM.
La tradition, ça a du bon.

LE CURE.
On dort très bien avec des boules Quies, vous verrez.

Larsen, bruit d’explosion, noir sur fond de grésillement.