Marie Henry & le Groupe TOC

A la poursuite de l’homme en morceaux

Luc Malghem, in Scènes, magazine des arts du spectacle, 18 décembre 2007

L’humour à froid d’un quotidien dénaturé par un abus de psychanalyse, et, peut-être, de cassoulet en boîte : l’air de ne pas y toucher, d’un texte à l’autre, Marie Henry et ses complices du Groupe TOC bâtissent un monde où les personnages sont des vieux enfants mal grandis qui tournent en rond, la bouche pleine de fluides divers, tous gargouillant « aimez-moi ». Et le pire, on rit. On rit beaucoup avec eux. C’est qu’elle a l’oreille, Marie Henry, et la férocité contagieuse.


Histoires de Marie. Celle-ci se passe dans un petit village en Lorraine, pas très loin de l’endroit où elle naîtra quelque vingt ans plus tard. Nous sommes en 1956, cette histoire n’est donc pas exactement la sienne, juste une histoire d’avant la naissance, et aussi un argument de choix quand Anne Thuot, metteuse en scène attitrée des textes de Marie, commande à celle-ci, pour changer un peu, une tragédie...

« Mon dieu ! Une tragédie ? Mais tous les pièges sont là pour se planter, c’est hyper prétentieux ! » murmure d’abord Marie, avant de se rappeler qu’elle s’est faite une spécialité de maltraiter les genres, et de se souvenir dans la foulée de cette histoire de son enfance, au centre de laquelle un homme. Un curé, plus précisément. Mais un curé qui n’en reste pas moins un homme. Vous avez compris. L’homme donc, le Curé, qui engrosse une femme du village. C’est assez mal vu dans les villages que monsieur le Curé engrosse une femme du village. Donc il la tue. Jusque là rien que du très banal, dit Marie. Ce qui l’est moins, dit Marie, c’est qu’ensuite le curé ouvre le ventre de la femme. En extrait le foetus. Et le baptise. Ici la tragédie, s’enthousiasme Marie. Et le baptise !

« Dis donc Marie, tu te rends compte que tous tes textes sont traversés par le thème du meurtre oedipien, soit déplacé, soit inversé ? Et que cette fois, en plus, le père est doublement père puisqu’en plus il est curé ?
—  Ben non. Enfin si. Maintenant que tu le dis, oui.
—  Ce n’était pas conscient ?
—  C’est un thème universel, non ?
—  Oui. »

Alors Paul il décide de tout claquer. Et Paul il commence par le début. Paul il commence par les portes. Et Paul il les claque les portes. Puis Paul il se dit qu’il doit passer à autre chose. Alors Paul il claque autre chose. Il claque sa mère Paul. Il la claque. Et il a les boules Paul. Paul il a vraiment les boules. Car un jour il l’a claquée. Et Paul il ne sait plus trop quoi faire Paul. Car il cherche autre chose à claquer. Mais il ne sait plus Paul. Il ne sait plus quoi claquer. Il voit pas Paul ce qu’il y a d’autre à claquer. Il cherche Paul. Mais Paul il va pas bien. Il tourne en rond Paul. Alors Paul il claque sa mère de nouveau. Il la re-claque. Car il trouve pas autre chose à claquer. Il la re-claque Paul. Il la re-claque sa mère. Et Paul il se dit qu’il doit passer à autre chose. Alors il cherche autre chose à claquer. Mais il trouve pas Paul. Et il doit vraiment claquer Paul. Car Paul il a décidé de tout claquer. Il cherche il cherche mais il trouve pas Paul.

Qu’est-ce qu’elle me veut ? Qu’est-ce que tu me veux ? Tu me cherches ou quoi ? Qu’est-ce que tu cherches ? Insiste pas tu vas pas me trouver.

Alors il re-re claque sa mère Paul. Il la re-re claque. Mais il va toujours pas mieux Paul. Alors il la re-re-re claque sa mère. Et il se dit Paul : quand est-ce que tu vas t’arrêter Paul ? Quand est-ce que t’en auras marre Paul de re-re-re claquer ta mère ? Il se pose la question Paul. Mais Paul ça lui fait pas du bien. Ca lui fait pas du bien à Paul. Ca empire pour Paul. Pour Paul ça empire. Alors il la re-re-re-re claque sa mère. Il la re-re-re-re claque Paul.

L’AMOUR C’EST DONNER SES MANQUES

« La Fontaine au sacrifice », Marie Henry, in Enfin Seul, éd. Lansman 2005

Histoires de Marie. Elle-même, cette fois, en résidence à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Visite de Monsieur et Madame Henry, enchantés de la présence de leur fille en ces murs vénérables du patrimoine.

« Au fond, elle parle de quoi ta pièce, ma fille ?
— Mmh. J’espère que demain il fera beau mais pas trop chaud. »

Mais Madame H s’empare de la lettre d’information qui trône sur le présentoir à l’entrée du Monument. Où l’on apprend – où ses parents apprennent - que le projet qu’elle est venue travailler en résidence tourne autour d’un certain Paul Tojvack, homme mal vivant résolu à tuer sa mère pour enfin naître de lui-même. C’est quand même majestueux la Chartreuse, finit par murmurer le père en empochant le programme.

Pssiiiuizzzzzzzzz – Marie Henry, qui dans ses textes cultive un goût certain pour les onomatopées, à la recherche de la mouche qui vole.

Du théâtre psychanalytique, mouais, à la limite, pour ceux qui tiennent absolument à y apposer une étiquette, concède-t-elle. Psychologique, non : ma hantise du théâtre psychologique ! Pouah ! Pouah ! Mais psychanalytique, oui, allez bon, si tu veux, dans le sens où le sens justement ne se trouve pas dans le dit, mais ce qui flotte au-dessus, les glissements de sens, les associations d’idées – bref : déconstruire la pensée pour mieux en montrer le fil et ses méandres : ce à quoi Marie dit s’appliquer, en prétextant une soi-disant incapacité à raconter des histoires...

De là peut-être que Marie aime les fragments. Je travaille sur les fragments, dit Marie. De là aussi que Marie aime la répétition. Je travaille sur la répétition, dit Marie. La répétition, ça décale, explique-t-elle, et comme je me nourris beaucoup de l’anecdotique, ça me permet d’insuffler l’étrangeté dans la banalité des phrases du quotidien...

Je rêve d’un théâtre qui n’existerait que sur le plateau, ment Marie. Un théâtre qui n’aurait de valeur en soi que sur un plateau, continue de mentir Marie. Ah bon ? – Je parlais de mon nouveau texte, rectifie Marie. Je voudrais que celui-ci soit quasiment illisible, nourri de béances dans lesquelles se glisseraient les comédiens, ne ment plus du tout Marie, car enfin, son dernier chantier, c’est bien ainsi qu’il nous est présenté : du théâtre à trous.

Question : Quelle place des comédiens dans l’écriture ?
Marie Henry : Parfois ils commettent des erreurs, et bizarrement je me dis que c’est mieux, alors je corrige en fonction.
Cédric Lenoir (comédien, éclatant d’un rire de comédien) : Ça, c’est le point de vue de Marie, parce que parfois on trouve un passage mal écrit, et on le joue spontanément d’une autre manière.
Marie Henry : Non mais oui (concède-t-elle). Le texte n’est fini qu’une fois dans leur bouche. Parfois ils ajoutent une musicalité à laquelle je ne m’attendais pas et qui me fait réécrire le texte comme il l’ont joué.

Reste qu’autour des trous, un théâtre autant à lire qu’è dire, avec un soin maniaque accordé par l’auteur à la forme, dans une appropriation toute personnelle des codes de la mise en page et de la ponctuation – toute personnelle mais jamais dépourvue de sens, et les comédiens du groupe TOC en savent quelque chose, qui travaillent sous les auspices attentifs de l’auteur.

« Dans une librairie, je regarde l’édition, je regarde le titre mais d’abord je regarde la forme, le graphisme, les variations dans la structure – et pour le théâtre, s’il n’y a que du dialogue, j’achète plus difficilement. Peut-être parce que les dialogues procèdent d’une certaine conception psychologique des personnages, et que je ne pense jamais en terme de personnages...
— Ne pas se poser la question du personnage, c’est faire en sorte que le sujet, c’est inévitablement toi.
— Ah pitié non !
— Mmh... La définition préalable du personnage, c’est pourtant aussi une manière de s’en distancier (enfin il me semble)...
— Mais je crée un personnage !!! – proteste Marie. Il y a plein de manière de créer un personnage ! s’écrie Marie. C’est juste que je ne vais pas aller m’imaginer son passé familial... Pas de données biographiques, pas de trajet préconçu. Et je ne me pose pas non plus la question de la fin. Alors oui, si tu veux, c’est moi, dans le sens où peut-être plus que d’autres je fais confiance à mon inconscient. T’es content ? »

Oui. Assez. Chacun cherche son Je, chacun cherche sa voix (Marie Henry.) Parenthèse toute personnelle : le lecteur le plus inattentif aura deviné que j’apprécie tout particulièrement la personne – ou le personnage de Marie. Et tout autant ses textes. La première expliquant les deux autres, tout s’explique. On écrit jamais que de soi (Marie Henry, toujours elle.) Fin de la parenthèse.

Histoires de Marie – qui d’ailleurs en laissera crever un, attaché à un radiateur (Les 24 heures de Tina Pools à la recherche de son bonheur) : Marie et les chiens. Une phobie. Les repère à 500 mètres. Est capable de faire un détour d’autant pour en éviter un, même un tout petit. Sauf que cette fois, il s’agit d’atteindre le dentiste situé en haut de la rue ; qu’elle est déjà en retard et qu’entre elle et le lieu de son rendez-vous : un chien qui somnole. Marie cachée derrière un lampadaire. Passe une vieille dame, dont elle s’empare d’autorité du bras et, malgré ses protestations, lui fait remonter la rue pour franchir l’obstacle. C’est bien aimable à vous ma p’tite dame, finit par gémir la vieille, mais je n’allais pas par là  !

Cherchez le rapport...

Indissociable du travail de Marie Henry : le groupe TOC – TOC comme Théâtre Obsessionnel en Chantier, mais aussi comme toc, factice. Soient un collectif de rigolos (ici, le spectateur content qui parle) et une même idée du théâtre, laquelle prétendrait reléguer à l’arrière plan tout propos d’ordre dramaturgique, pour mieux se saisir des ressorts divers de la narration, et en faire les éléments centraux de jeu. Et c’est sans doute là que réside la cohérence singulière du groupe TOC, et aussi son ludisme forcené. A la base, des textes parfaitement littéraires, qui assument leur littérarité jusque et d’abord dans la place réservée au narrateur, omniprésent, imposant le récit – l’acte de raconter – par dessus l’histoire, avec la mise en évidence ironique de toute la gamme des marques de la narration – les anachronies narratives [1], les commentaires métadiégétiques [2], mais aussi les incises et tout l’arsenal didascalique à consommer comme du texte à part entière. A côté de quoi, des comédiens, et une metteuse en scène – ou un metteur en scène – ils échangent volontiers les rôles en fonction des projets – pour qui, leur credo, tout est matériau à entrechoquer, texte, corps, sons, lumières, accessoires, bidules, et, conséquence, tout est prétexte à montrer la représentation en tant qu’acte de représentation – dire ce que tu fais, et faire ce que tu dis (Anne Thuot). Et aussi (tous du collectif, en choeur) : se garder soigneusement de toute incarnation, de toute psychologie. Mais plutôt privilégier la musique de la langue et le rythme sur le plateau. Poser les codes, les répéter, les décliner. Travailler la boucle, autre forme de répétition, structurelle celle-là (Anne Thuot).

Question, aux membres du Groupe TOC présents dans le foyer du théâtre de l’L, vendredi 31 mars 2006, 19h12 : Si le groupe TOC était un genre musical ?

  • Eno Krojanker : Déjà ce serait un concert live.
  • Cédric Lenoir : Du jazz ?
  • Cali Kroonen : Mais du jazz folklorique alors.
  • Mélanie Zucconi : Une bourrée !
  • Cali Kroonen : Du jazz, oui : rigueur et improvisation
  • Rapha« l Noël : C’est terriblement rock, en même temps.
  • Cédric Lenoir : Mais il y a ces boucles.
  • Eno Krojanker : Je dirais : aucun genre en particulier.
  • Mélanie Zucconi : Et tous les genres en même temps.
  • Eno Krojanker : Un pot pourri.
  • Ludovic Barthe : Un tourne-disque.
  • Cédric Lenoir : Un séquenceur ?
  • Ludovic Barthe : Une machine en tout cas...

Résumons. Le texte composé et interprété comme une partition musicale. Un théâtre sonore, sur les pathologies de l’être et de la parole, qui se joue joyeusement de la forme au point de frôler parfois la parodie, détournant tantôt les codes de la pièce policière à énigme, tantôt ceux du conte, maintenant ceux de la tragédie. On pourrait craindre que tout cela très vite tourne en rond. Jusqu’è présent, seuls les comédiens tournent en rond, au pas de course sur le plateau, tous ensemble à la poursuite de l’homme en morceaux [3]....

Prochain rendez-vous : La caque sent toujours le hareng. Une tragédie...

Notes

[1Gérard Genette, fondateur de la narratologie, appelle anachronies narratives les différentes formes de discordances entre l’ordre de l’histoire et celui du récit. Il distingue essentiellement les prolepses (manoeuvre narrative consistant à raconter ou à évoquer d’avance un événement ultérieur) et les analepses (évocation après coup d’un événement antérieur au point de l’histoire où l’on se trouve.) Lire de Gérard Genette Figures III (coll. Poétique, Seuil).

[2Quand le narrateur persifle, par exemple, sur la perfection supposée du héros de l’histoire (Come to me, comme tout le monde), c’est un commentaire métadiégétique.

[3Expression empruntée au metteur en scène Robert Cantarella, qui convient parfaitement à un auteur dont les monologues se jouent en groupe (TOC)