La Disparition du Père Noël

Luc Malghem


On le savait malade, perclus d’arthrose et de rhumatismes, mais il faisait montre d’un tel entêtement dans son apostolat que nul, au conseil d’administration de la Firme, n’aurait envisagé une seconde de le déboulonner avant l’heure. Personne non plus ne se serait risqué à évoquer publiquement ce jour où, ayant oublié par mégarde sa hotte dans un conduit de cheminée, le courageux vieillard avait provoqué l’incendie de tout un pâté d’habitations – insalubre et en Roumanie il est vrai –, causant ainsi la mort de trois cent douze personnes.

Certes, on se doutait bien qu’il n’était plus en mesure de répondre personnellement aux lettres des enfants depuis des années. Certes, beaucoup n’ignoraient pas que, depuis cette nuit où il s’était fracturé la hanche en dégringolant d’un toit, c’était un bataillon de mannequins fabriqués en Chine qui devaient escalader les façades à sa place, mais cela non plus, personne n’aurait eu le mauvais goût de le lui reprocher : après tout, c’était plutôt joli les petits villages avec ces faux pères Noël partout. On avait fini par le croire éternel, et quand la nouvelle de sa disparition se répandit à travers le monde, ce fut partout l’incrédulité et la consternation.

Les jours qui précèdent cet événement, Clémentine Parmentier n’est pas prête de les oublier. Son mari parti avec sa meilleure copine ; Joël, leur petit garçon, hospitalisé pour une maladie aussi ruineuse qu’incurable : la fin de cette année pourrie, elle la regardait venir avec une angoisse grandissante, et avec raison car devant elle, maintenant, se dressait un huissier. « Vous savez pourquoi je suis là , madame », avait énoncé celui-ci, laconique, avant de se plonger dans l’estimation des meubles que deux déménageurs empilaient déjà dans le hall d’entrée. Nulle supplication, nulle demande de sursis n’avait eu l’heur de fléchir l’homme dans l’exécution de son ministère et, au moment où commence cette histoire, les yeux embués par la honte et le désespoir, Clémentine Parmentier regardait ce qui avait été une maison heureuse se vider inexorablement de son contenu. Pour un peu, elle se serait félicitée de l’absence de son fils, lequel au moins n’aurait pas à assister à la saisie de ses jouets – sauf que sans sa maladie, et le coût de sa maladie, on n’en serait pas là , considéra-t-elle amèrement. Puis elle repensa à l’odieuse démission de son mari et s’apprêtait à fondre en larmes derechef quand, soudain, toc toc toc, on frappa à la porte. C’était la factrice : « Clémentine Parmentier ?
— C’est moi, confirma Clémentine Parmentier.
— Un recommandé de Laponie, dit la factrice.
— Encore ! gémit la jeune femme, à qui l’expérience avait appris que ce genre de courriers, on vous l’adresse rarement pour vous souhaiter la bonne santé.
— Signez-là , dit la factrice. Et joyeux Noël, hein !
— Noyer Joël ? bredouilla Clémentine, en se soutenant au chambranle tandis que la factrice repartait en zigzaguant sur son vélo.
— Vous n’ouvrez pas ? sourcilla l’huissier.
— Quoi ? murmura faiblement Clémentine.
— Le recommandé, vous n’ouvrez pas ? »

Halloween, la Saint-Nicolas, la fête des mères, la fête des pères, fêtes de ci, fêtes de ça : en ce temps-là , la Firme commençait à voir d’un très mauvais oel cet assaut de concurrence déloyale. Bien sûr la notoriété du père Noël dépassait encore de très loin celle de ses rivaux, mais sa fête tombait bien tard dans l’année, et les portefeuilles n’étaient déjà plus si pleins à l’heure du sprint final dans les rayons, vous connaissez ça, on ferme les yeux et on sort sa carte, soit, mais enfin, beaucoup à la Firme commençaient néanmoins à parler de parts de marché en déclin et de position à consolider d’urgence faute de quoi. On décida donc de réunir tous les créatifs de la maison pour un grand brainstorming, duquel sortit l’idée d’une grande opération de marketing, en partenariat avec une grande chaîne de supermarchés. 24 heures pour remplir des caddies, que ça s’appellerait, et concevez-le, vous qui arpentez chaque semaine ces palais du désir et du renoncement que sont les méga-complexes commerciaux, vingt-quatre heures pour ramasser tout et n’importe quoi sans avoir à passer à la caisse, il y avait là de quoi donner matière à rêver à tout le monde. Et d’abord à l’heureuse élue, qu’on venait de choisir sur base d’un courrier déchirant adressé au père Noël. Courrier où il était question d’un enfant malade et de médication hors de prix. Courrier qui, vous l’avez compris, était signé Clémentine Parmentier...

Depuis le passage de la factrice, l’atmosphère avait considérablement changé dans le foyer de la jeune femme, et celle-ci, recommandé de la Firme à l’appui, tentait à nouveau de convaincre l’huissier de postposer son exploit. Mais peine perdue, il ne croyait plus au Père Noël depuis longtemps, cet homme-là , si bien que, lorsqu’il tendit la liste pour accord, il n’avait laissé du mobilier que les deux chaises et la table réglementaires. Pas sa faute si tout ce capharnaè¼m ne valait plus un clou. Qu’è cela ne tienne, la jeune femme parapha le document sans discuter et même embrassa l’huissier sur le coin de la joue, ce qui, de mémoire d’huissier, n’était encore jamais arrivé. L’homme s’en fut donc avec la désagréable impression d’avoir failli dans sa mission. Cherchant l’erreur, perdu dans de bien sombres considérations, il entreprit la tournée des bars de la ville, pour achever la nuit dans un club clandestin où il découvrit son homosexualité, mais cela, c’est une autre histoire. Dans celle qui nous occupe, blottie sous sa couette, bouleversée par un si grand afflux d’émotion, Clémentine ne savait plus trop si elle devait rire ou pleurer, alors elle riait et pleurait, alternativement ou les deux à la fois, c’était une jeune femme très sensible, Clémentine. Et les pontes de la Firme pouvaient bien se féliciter de leur choix, car elle était aussi terriblement télégénique, Clémentine, faut dire, elle avait beaucoup maigri ces dernières semaines.

Sur le parking du complexe commercial, une foule compacte patientait en grelottant contre des barrières Nadar, agitant les petits drapeaux que distribuait un bataillon d’hôtesses, tandis que des canons à neige blanchissaient consciencieusement le décor. Bien au chaud dans un car de la régie, tout émue à l’idée que le petit Joël suivrait les aventures de sa maman depuis sa chambre d’hôpital, la tête pleine des cadeaux dont elle allait le couvrir, pas mécontente non plus d’avoir raccroché au nez de son mari qui voulait prendre de ses nouvelles et lui prêter de l’argent car il venait d’apprendre l’étendue de sa détresse au JT, Clémentine Parmentier donc se laissait maquiller en écoutant distraitement le régisseur lui rabâcher pour la quinzième fois le protocole...

A treize heures tapantes, comme prévu l’hélicoptère transportant le grand homme descendit du ciel et se posa au milieu du cercle qu’on avait tracé sur le blanc tapis. Aussitôt, une demi-douzaine d’infirmières en jupette rouge s’élancèrent, suivies par dix fois plus de journalistes, caméras au poing. Une tarte à la chantilly s’écrasa sur la cabine tandis qu’un hurluberlu qui criait gloup gloup était évacué manu militari par le service d’ordre. Huées dans la foule, il est des icônes qui ne souffrent pas d’être entartées. Puis tonnerre d’applaudissements : le père Noël venait de faire son apparition. Sol do do do re do, entama la fanfare. Le gros homme posa un pied, vacilla, posa l’autre, do re mi mi mi fa mi, fit un pas, puis deux, puis, comme au ralenti, re do, do do si la sol sol, ses vieilles jambes ployèrent et il se laissa tomber sur les genoux. Sans doute pour embrasser le bitume comme le faisait jadis son cousin le pape, songea Clémentine, un peu étonnée quand même parce que ce geste n’était pas écrit dans le protocole. Ce qui avait été prévu dans le protocole, c’est qu’è son arrivée, elle devait faire un genre de courbette, puis l’embrasser sur les deux joues, après quoi elle se verrait enfin remettre la clé du magasin, et à elle le bric et le brac et tous ces trucs qui vous font la vie douce et facile. Un sourire radieux en direction des caméras, pour son fils, et les jambes soudain cotonneuses, Clémentine s’avança vers son avenir retrouvé...

La suite, vous n’avez pas pu la louper, elle appartient désormais au patrimoine télévisuel mondial, au même titre que les deux tours qui s’effondrent dans un nuage de poussière ou le rictus de John F. Kennedy quand sa tête explose. Plan serré sur le visage de Clémentine, lequel s’approche de la barbe blanche, mais le vieil homme a un mouvement de recul, visiblement il veut dire quelque chose. Déconcertée, la jeune femme cherche des instructions à gauche, à droite, finit par lui présenter son oreille, on voit passer comme une lueur de malice dans le regard du vieillard, qui cherche son souffle, réussit à articuler quelques mots, là -dessus Clémentine ne peut retenir une mimique de surprise et puis, patatras, gros plan sur le bonnet à pompon qui roule dans la fausse neige, le père Noël est mort.

L’opération 24 heures pour remplir des caddies fut évidemment aussitôt annulée. Hébétée, n’en croyant pas ses yeux, Clémentine regardait l’ambulance disparaître dans le crachin, emportant le corps et, avec le corps, la clé du grand magasin. Adieu veaux, vaches, cochons, jambon Serrano, balayettes antistatiques, téléviseurs muraux, sels de bain, parfums, pantoufles, alors Clémentine pleurait beaucoup, mais elle n’était pas la seule, tout le monde pleurait, même les journalistes car eux aussi avaient été des enfants, et plus personne ne lui prêtait attention, à la malheureuse Clémentine, sauf un policier qui lui dit sèchement de circuler.

Les images de la mort du père Noël firent évidemment le tour du monde, et ce fut partout l’abattement, comme si le soleil venait de s’éteindre. Dans les familles, les parents terrifiés voyaient déjà leurs rejetons rouler et frapper le sol de leurs petits poings en hurlant lorsqu’ils découvriraient, au petit matin, qu’ils avaient été spoliés de la dernière console de jeu ou de la dînette qui chante, et les baffes partaient préventivement. Au fond des maisons de retraites, les pensionnaires qui avaient survécus à la dernière canicule voyaient s’évanouir l’espoir de leur unique visite annuelle, et certains se laissaient mourir de chagrin. Les petits commerçants gémissaient car le bon papa Noël était leur plus sérieux client et l’année écoulée avait été une année particulièrement difficile, récessive même, disaient-ils aux caméras qui leur demandaient l’impact. Les gros commerçants, eux, en profitaient pour dégraisser, ce qui donnait sur le moral des populations, lequel est étroitement lié, ainsi qu’on le sait bien, à la pulsion consommatrice. Dans les conseils de ministres, on envisageait donc de réquisitionner des avions militaires pour parachuter des jouets, le dernier Geluck et des tranches de saumon fumé afin de sauver l’économie, enfin ce qui pouvait l’être. Quant au président des Etats-Unis d’Amérique, les yeux humides et la main sur le coeur, il déclarait solennellement que lumière serait faite et les coupables bombardés.

Seule dans une maison vide, désespérée parce qu’on venait de lui apprendre, outre le montant de la note, que son petit Joël était tombé dans le coma, Clémentine Parmentier ravalait son orgueil et téléphonait à son mari pour accepter l’argent qu’il se proposait de lui prêter. Mais ce salaud avait changé d’avis. C’en était trop. La tête dans les mains, elle marcha jusqu’à la salle de bain et, à la lumière vacillante d’une bougie – on lui avait coupé l’électricité le matin même -, elle entreprit courageusement l’inventaire de sa pharmacie...

Au siège de la Firme non plus, ça ne rigolait pas. Le 25 décembre approchait, mais la Noël sans le père Noël, ça n’était plus la Noël, et le conseil d’administration était salement embêté, qui voyait son chiffre d’affaire fondre comme neige au soleil. Il lui fallait d’urgence trouver un successeur crédible sans quoi c’était la faillite, et la fin d’une tradition millénaire, ou presque. Impensable mais vrai.

Les candidatures ne manquaient pas pourtant, la plupart des plus farfelues, de chômeurs souvent ( !), mais enfin, quelques-unes assez consistantes quand même. Le postulant le plus sérieux, cadre supérieur chez le principal concurrent de la Firme, n’était autre que ce bon père Fouettard. Il présentait de bonnes références, une expérience et une notoriété certaines, sa candidature fut donc examinée avec le plus grand soin, seulement voilà , en dépit de qualités indéniables, il était quand même fort noir pour le rôle, et quelqu’un fit valoir avec pertinence que si l’Afrique était un marché plein d’avenir, de ce côté-ci du monde, malheureusement, les mentalités n’étaient pas prêtes. A regret, le conseil d’administration sacrifia donc cette solution sur l’autel du réalisme. Pendant que le candidat évincé intentait une action en justice pour discrimination, on vit alors un ancien Premier ministre belge se flatter la panse devant les caméras en expliquant qu’il se donnait trois mois pour apprendre le Lapon. Mais, las, il fut jugé beaucoup trop gros pour passer dans les cheminées. Lui-même avance des raisons politico-politiciennes pour expliquer son éviction, ce qui est bien possible après tout, mais l’important n’est pas là . L’important, c’était qu’on était déjà le 24 et que l’homme providentiel restait à trouver. Un silence lourd d’inquiétude pesait dans la salle où le conseil d’administration planchait depuis une vingtaine d’heures sur un tas de curriculums quand, timidement, une stagiaire en communication leva le doigt. « Si aucun homme ne fait l’affaire, pourquoi ne pas engager une femme ? demanda-t-elle en rougissant.
— Une femme ? s’exclama l’un.
— Une femme ! répéta l’autre.
— Une femme !!? reprirent-ils tous en coeur.
— Ben oui, une femme. Ça rafraîchirait notre image, et puis, je vous le demande, qui fait les courses dans les magasins ?
— Une femme... répéta le président du conseil, pensif, et on entendait bien que l’idée ne lui paraissait pas si bête, à la réflexion. Mmh, reprit-il. Une femme, d’accord, mais quoi comme femme ? Une femme vieille ? Une femme jeune ?
— Pas une femme à barbe, quand même !
— Au diable la barbe, fit valoir la stagiaire, qui commençait à prendre de l’assurance. C’est démodé la barbe. Ça ne se porte plus, la barbe, ou alors, ça fait intégriste.
— N’importe quoi, ronchonna un barbu.
— Une femme ! Pas bête du tout, répétait le président. Mais quelle femme ?
— Oui. Qui ? Un nom !
— Pourquoi pas cette Clémentine Pommier, là , poursuivit la stagiaire. Après tout, les derniers mots du vieux Noël ont été pour elle...
— Vous savez ce qu’il lui a dit, ce vieux dégoûtant !
— Certes. Mais personne n’est censé l’apprendre, et on n’aura qu’è faire savoir au public qu’il la désignait...
— Pas bête, pas bête du tout, poursuivait le président. Mais... elle n’a pas un petit garçon ?
— Si, répondit le responsable du service d’études. Mais d’après nos informations, il ne passera pas les fêtes.
— J’aime mieux ça. On s’occupe mieux des enfants des autres quand on n’en a pas à soi dans les pieds.
— Je crois au contraire qu’il vaudrait mieux qu’elle le garde, rétorqua la stagiaire. Noël, c’est quand même la fête de la famille. Et puis le gosse s’appelle Joël. Ce n’est pas mauvais non plus, ça... Noël, Joël...
— Mais parole, une fois de plus vous avez raison ma petite, tonna le président. Nom de dieu ! Arrangez-vous pour qu’on sauve ce gosse à tout prix. Et grouillez-vous, le temps presse ! »

Il ne croyait pas si bien dire : Clémentine Parmentier, qui venait d’engloutir deux pleines boîtes de benzodiazépine, commençait à voir tourbillonner ce qui restait de sa vie. Dieu seul sait comment, et pourquoi, quand les émissaires de la Firme vinrent frapper à sa porte, elle alla ouvrir...

La suite, vous la connaissez.





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