Fragments de la vie d’un policier à Bruxelles

Les gardiens de la cité

Luc Malghem, in Vacature-Emploi, juillet 2001

On les appelle poulets, flics, cognes ou bourres mais on leur téléphone dès qu’il fait un peu chaud : 39.000 fonctionnaires en Belgique au service de la Paix, l’Ordre, la Loi ; 1.300 places à prendre en 2001... Envie, juste pour une nuit, d’essayer l’uniforme ? Rendez-vous pris un samedi soir avec la brigade anti-agression de la ville de Bruxelles, commissariat Grand-Place.


20h – Début de soirée avec l’inspecteur Laurent Delforche et l’inspecteur Nicolas Maelfeyt, l’un 24 ans, surmonté du képi réglementaire, l’autre 32, en jeans et baskets selon une recette éprouvée de la brigade anti-agression (la BA dans le jargon) pour pincer les malfrats. Embarquement dans une Ford Mondeo noire : un privilège de ce service spécialisé dans les interventions à risque et le flagrant délit, nous précise Nicolas.

20h01 – A peine quitté la Centrale, celui-ci bondit sur deux badauds dont l’un promène un sac GB. « Qui dit larcin dit butin et qui dit butin dit sac » explique-t-il en reprenant (bredouille) le volant.

20h08 – Un suspect repéré lorgnant les voitures devant le Cirque royal. Le pâté de maisons plus loin, Nicolas disparaît au pas de course. S’écoule un quart d’heure. Encore deux minutes, crachouille le talkie-walkie. – Etre policier c’est être patient, prévient Laurent. Mais la proie ne mord pas (ne brise aucun carreau) alors on change de secteur.

20h45 – Même manège devant la Tour noire. Même conclusion : rien trouvé à voler ils sont partis.

21h15 – Retour commissariat pour une jeune femme avec un oel poché. La raccompagner chez elle. Scène pénible dans l’habitacle : la femme sanglote et refuse toute intervention, le boxeur l’attend dans son appartement, une peur panique des représailles...

21h25 – Scène pénible dans l’habitacle (suite), le boxeur supplie qu’on le croie : il n’a boxé personne, c’est une plume de l’édredon qui lui est rentrée dans l’oel à cette folle, il ne comprend pas et d’ailleurs elle picole et bouffe des médocs toute la journée, il allait la quitter, la preuve : le sac avec ses vêtements...

21h34 – Nicolas qui a l’oel partout freine bloc et crie à un quidam que celui-ci vient de perdre ses cigarettes. Le quidam ne comprend pas, baisse la tête et accélère le pas. Le policier soupire devant tant d’incompréhension.

21h55 – Dans un bureau devant une petite lampe : audition du boxeur. Où il s’avère que sa situation n’est déjà plus si bonne puisque le médecin confirme les coups. Complètement noir il répète c’est trop injuste mais il a compris : direction hôtel de l’Amigo (les cellules en bas) avant un rapatriement au centre des Marronniers, d’où il était sorti conditionnellement. Fin de la première tournée.

La Nuit des Chiens

22h30 – La relève se prépare. Au troisième étage, un local orné de hiboux (la mascotte du service) et de mannequins H&M (599F le bikini). Les sept de service plaisantent, boivent du café, enregistrent un maximum de numéros de bagnoles volées (un jeu pour eux, précise le chef) puis s’harnachent pour la chasse : gilet pare-balles, ceinturon comprenant outils, torche, spray, menottes, matraque, browning 9mm et, pour être moderne, un vieux portable HP rebaptisé palm-top... On n’attrape plus les mouches avec du vinaigre, ironise l’un.

23h00 – Départ des trois équipes de nuit. Dans la voiture 209 : Wim Clocheret en personne, l’inspecteur principal de la BA (chef, pour les intimes), 49 ans ; et son copilote, Ludovic Slock dit Ludo, 37 ans, dégaine à la Ventura, visage mutique et buriné. Pour s’échauffer : ronde au ralenti dans le coeur de Bruxelles histoire de marquer le territoire.

23h13 – Par le récepteur radio, on apprend qu’un homme de race noire, petite taille et cheveux orange, est recherché pour vol de chien. Tout ce qui passe par la centrale grésille dans la voiture : l’étrange impression que la ville entière est sous contrôle.

23h24 – Alors qu’on roule vers le théâtre américain, ce parc où les échangistes de tout poil se mélangent dès qu’il fait un peu tiède (à côté de Kinepolis pour ceux que ça intéresse), la centrale demande des renforts : bagarre à Matonge. Demi-tour toute, sirènes hurlantes, zig-zags, embardées à tous les carrefours, klaxons, jurons, puis les tunnels à 150, c’est toute la ville qui défile...

23h26 – Trois gyrophares bleus déjà devant la galerie d’Ixelles, et des africains et des africaines qui palabrent et gesticulent, beaucoup de bruit pour rien, rien qui vaille qu’on s’attarde en tout cas, donc c’est reparti, objectif : rétablir les bonnes moeurs au Heysel.

23h45 – Au passage, tour minute entre les buildings de Manhattan, Bruxelles-Nord. Les fleurs de nuit sont sorties, constate Wim, goguenard, et de promettre bien du plaisir à ce type qui embarque un travelo : « S’il ignore qu’il n’y a que des hommes ici, il va être surpris tout à l’heure ! » lance le principal et il éclate de rire.

00h06 – Le théâtre américain enfin, le rendez-vous des automobilistes libertins. Coups de projo dans les voitures, physionomies blafardes et coupables, mais le dispatching nous branche cette fois sur un braquage rue du Midi : redémarrage sur les chapeaux de roue, re-sirènes, les partouzards partouzeront sans nous cette nuit.

00h12 – Rue de Flandre, un rigolo qui shoote dans une bouteille, blang ! pile dans la carlingue. Pas le temps de monter sur le trottoir mais comme l’appel est annulé un peu plus loin : vite, une ronde dans le Chicago bruxellois, à la recherche du petit con. « Ils nous emmerdent ? on va les emmerder un peu aussi, tiens ! » grince Wim.

00h32 – Radio police : une collègue informe la centrale qu’elle arpente le parc du Solbosch à la recherche de deux chiens. Suite à une dispute, un monsieur a ouvert la portière et flanqué dehors les toutous de madame. « Mais c’est la nuit des chiens ! » s’exclame Wim. A part ça RAS (rien à signaler), ou presque...

01h00 – Fausse alarme dans la petite rue des Bouchers. Les restaurateurs doivent rembarrer leurs tables et leurs chaises pour nous laisser le passage, la Ford noire patine dans la glace des présentoirs à fruits de mer.

01h15 – Interlude cinéma : les films policiers, Wim, ça le fait bien rire. Quand même, il a aimé The Policeman. L’histoire s’ouvrait sur une course poursuite mais l’agent, Paul Newman, ne parvient pas à revenir sur le pickpocket si bien qu’il se sent soudain très vieux. Lè , pour une fois, on sent le souci documentaire, précise l’inspecteur principal (49 ans). A part quoi son truc à lui, ce serait plutôt C’est arrivé près de chez vous...

01h32 – Nuit calme décidément alors on rêve un pain mitraillette dans un snack quand le dispatcher crache : fusillade rue des Tanneurs. Poussée d’adrénaline (enfin ?), trois minutes et neuf sens interdits plus tard, une douzaine d’hommes l’arme au poing devant un immeuble éteint. Avec leurs gilets pare-balles, on dirait des gilles de Binche sans les plumes, note un témoin rigolard. A part quoi : RAS, relaie la radio après que tout l’escadron ait rempaqueté armes et bagages faute d’avoir réussi à se faire ouvrir la porte.

Vos Papiers SVP

02h15 – Pause pitta au QG. Débat sur Internet. A-t-on ou non le droit d’y publier la liste des plaques volées ?

03h02 – Ellipse temporelle. Contrôle d’un citoyen planté devant un square. Type NA (nord-africain) ; se laisse fouiller avec un air mi-agacé mi-résigné. Mais RAS. Circulez.

03h35 – Un individu tente de passer l’avant-bras par la vitre entrouverte d’une Mercedes. La 209 lui tombe dessus mais ledit individu explique que le verrouillage central s’est bloqué alors qu’il pissait contre une clôture (en effet le moteur tourne encore). Le côté boy-scout du métier : Wim sort un mètre pliant et tente d’actionner la commande électrique par les deux centimètres d’ouverture. Finit par prescrire la dépanneuse.

03h59 – Radio police : la consoeur traqueuse de chiens signale qu’elle a enfin récupéré le numéro 2 mais que la fille refuse de porter plainte contre son compagnon, et même de livrer son nom. C’est toujours ainsi, commente Wim : la femme baignerait dans son sang, il nous suffit d’intervenir et, dans la seconde, le couple se réconcilie sur notre dos...

04h15 – Passage éclair à la centrale pour « aller là où le roi va à pied. » L’inspecteur général précise qu’en uniforme il est difficile de se soulager en rue. Prestige de l’uniforme.

04h30 – Défilé de rues désertes, décor monochrome, bleuâtre ou orange selon l’éclairage. Même les chats dorment maintenant dans le Bruxelles résidentiel.

04h50 – Quartier Annessens : le jour se lève sur trois jeunes NA dans une vieille berline verte de fumée. Forte odeur de hasch mais comme le conducteur se déclare abstinent, on les laisse à leur petite conversation entre amis. C’est l’heure des sorties de boîtes et des SKZ (stront krimineel zat), remarque Wim avant d’argumenter sur la nécessité de réprimer la drogue au volant. Lui-même dit ne rien consommer...

05h55 – La 209 en travers du boulevard du Midi pour, de nouveau, trois jeunes en descente de guinguette. Le flair, sourit Wim : découverte d’une pipe ayant servi il y a peu, ce que n’infirme pas l’oel explosé des interpellés. Après les vérifications d’usage, le principal leur souhaite quand même la bonne nuit, en appuyant ces derniers mots. (De toute façon, il ne dispose pas du matériel pour les coincer, nous avoue-t-il.)

06h40 – Terminus : le plein à la Voirie, puis le parking souterrain du commissariat. « Si la nuit a été aussi paisible, c’est sans doute que les patrouilles ont bien fait leur boulot » conclut l’inspecteur principal, philosophe. « Pour du sensationnel, revenez quand vous voulez... »

FLIC : UNE VOCATION

Trente-deux ans, le sourire hâlé, le jeans moulant, Nicolas Maelfeyt semble sorti tout droit d’une série télé française. Sauf que lui est chef de section à la brigade anti-agression de la Capitale de l’Europe. Et en plus il aime ça.

— Comment devient-on inspecteur ?

Par vocation. Le goût de l’uniforme aussi. Jeune policier, c’est fou ce que le regard de l’autre change... Et puis, enfant j’ai toujours joué à ça, au point que mon père me répétait : tu seras inspecteur à la PJ mon fils. Dès dix-huit ans en effet, je m’engageais, après un an d’écolage et quelques mois à Police-Secours, la BA me repérait, et me voilà ...

— Les qualités d’un bon policier selon vous ?

Question d’oel avant tout, et de jambes. Le sprint, c’est aussi notre métier, surtout dans une brigade pistant les flagrants délits. Des qualités humaines aussi : la politesse d’abord, pouvoir communiquer avec des individus très différents, être aussi à l’aise dans les Marolles qu’au Sablon... Enfin, de la détermination : d’un seul regard pouvoir faire comprendre à quelqu’un que s’il tente quelque chose, vous l’abattez... ça calme à tous les coups !

— Ce que vous aimez plus que tout ?

Le flagrant délit. Je suis un chasseur... Je me compare volontiers au lion : il arrive à pas feutrés puis, le moment opportun il fond sur sa proie et tchac !... Je parle de lions mais l’emblème de la brigade, c’est le hibou : noctambule, silencieux, foudroyant à l’attaque...

— Les inconvénients du métier ?

Les horaires tournants : impossible pour l’organisme de s’habituer. Sinon la nuit, j’aime ! Et comme les primes relèvent le salaire...

— Un plan de carrière ?

Non ! Petit policier communal j’ai ma dose de crimes, de hold-up... je suis très heureux ainsi ! (Rires.) Enfin peut-être un jour, la brigade judiciaire, oui... C’est un fameux tremplin ici.