Entretien avec le diable

Diable ! Dieudonné ?/2

Luc Malghem, bonus au Scènes n°22, novembre 2008

Faut-il donner la parole à Dieudonné ? Pourquoi ne pas donner la parole à Dieudonné ? De quoi fait-on le jeu quand on retire la parole à Dieudonné ? Et si, pour voir, on donnait la parole à Dieudonné ? En complément du texte paru dans Scènes n°22, qui revenait sur la (dé)programmation du spectacle de l’humoriste controversé au Varia, voici l’entretien dans son intégralité.


Vous dites souvent ne plus avoir accès aux médias traditionnels, et à un certain nombre de salles. Une idée du pourquoi ?

Tout est parti d’un sketch chez Marc-Olivier Fogiel, dans lequel je jouais un colon israélien. Et le fait d’avoir dénoncé la politique barbare menée dans les territoires occupés a provoqué l’hystérie du lobby sioniste, très présent dans l’Hexagone, mais également en Belgique, vous n’êtes pas épargnés : vos diamantaires d’Anvers sont pour ce lobby un pilier fondateur du projet sioniste. Donc évidemment vous êtes situés...

Vous croyez que c’est la raison principale de votre déprogrammation au Varia ou c’est plutôt simplement une non envie politique de s’engager ?

Non, je pense que c’est uniquement sous la pression du lobby sioniste. Les contrats étaient signés, donc il y a eu des pressions extérieures, visiblement. Vous savez, je n’ai jamais caché mon antisionisme...

è‡a, c’est incontestable...

Ni mon soutien à la résistance, que ce soit au Sud Liban ou dans la Bande de Gaza. Maintenant je prends cette interdiction comme une médaille. Je pense qu’il n’y a pas de victoire sans combat. Le mien c’est celui du rire, mais un rire qui dénonce le fascisme et le racisme. Et je pense qu’aujourd’hui le sionisme est à notre époque ce que le nazisme fut à une autre.

Sionisme/Nazisme/Israéliens/Juifs/Antisémitisme

Précisément dans ce fameux sketch, plus que la critique d’Isra« l, n’est-ce pas plutôt cette assimilation nazisme/ sionisme qu’on vous aurait reprochée ?

Le sionisme, c’est le fascisme nu, le racisme nu, c’est un projet qui s’est financé notamment sur les mines de diamant sud-africaines, où pour un salaire de misère des centaines de milliers de Nègres ont perdu la vie...

Fascisme et nazisme, ce n’est pas exactement la même chose. En utilisant le mot nazisme, vous n’avez pas peur de blesser inutilement ?

Les victimes d’hier sont souvent les bourreaux d’un autre temps. Survivre à l’horreur ne met pas à l’abri de la haine et de la violence ultime.

Peut-être mais en utilisant ce genre de métaphore, vous vous rendez inaudible...

Bon, auprès des Sionistes, oui, mais auprès des autres, vous savez...

Vous pouvez définir le mot sionisme ?

Chacun en aura sa définition qui d’ailleurs, a évolué. Le sionisme du début du XXe n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui. C’est un projet politique qui prévoyait à son origine une terre pour le peuple juif – une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Voilà le projet originel.

C’est l’Etat d’Isra« l que vous remettez en cause ?

Le problème, c’est l’état d’esprit. On peut créer autant d’états qu’on veut, où l’on veut, juifs si l’on veut, mais dans un processus démocratique, par le vote, par les idées. Pas par les armes, par l’expulsion et par l’humiliation d’une population locale.

Beaucoup entretiennent la confusion entre Sionistes, Israéliens, Juifs...

Oui. Les Sionistes en général se cachent derrière leur judaïsme, qui leur est d’ailleurs contesté par certains Juifs pratiquants, donc oui, ils se servent de l’antisémitisme comme bouclier...

Vous n’avez pas peur de participer de cette confusion ?

On peut dire alors aussi que Mandela était raciste envers les Blancs, que Gandhi était raciste envers les Anglais, pourquoi pas. Il ne resta pas d’eux cette image mais bon... L’antisémitisme est tellement stupide, ridicule. Alors oui, je peux être vu comme un être stupide et bête, que voulez-vous que je réponde ?


Dans votre spectacle : vous dézinguez tous azimuts. Mais jamais vous ne levez cette ambiguïté. A un moment, on croit que vous allez le faire dans le sketch... euh... du pyjama...

On va l’appeler le sketch du pyjama [1]...


A un moment vous dites ne jamais avoir perdu de vue cette souffrance, et immédiatement vous la tournez en dérision. Comme si vous donniez à rire (aussi) à ceux qui en feront une lecture antisémite...

Qu’est-ce que c’est qu’un antisémite. C’est quelqu’un qui n’aime pas les Juifs ? Qui veut les détruire ? Me concernant, la question n’est pas de savoir si j’aime les Juifs : je n’aime pas spécialement les Juifs, pas plus que les Chrétiens ou les Bouddhistes, j’aime l’humain. Les frontières ethniques, géographiques, religieuses, ce n’est pas mon truc. Je n’arrive pas à imaginer qu’on puisse se dire : il faut détruire ce peuple, je n’arrive pas à le penser... Ceci-dit, le racisme au quotidien, je pense que ce sont les Noirs, et les Africains de manière générale, qui en sont le plus victimes, dans leur recherche d’emploi, de logement...

L’antisémitisme n’est pas un problème ?

C’est un problème très grave mais qui touche moins de monde aujourd’hui. C’est une forme de racisme moins développée dans le quotidien. Mais c’est une forme de racisme qu’il faut combattre au même titre que les autres...>


Vous trouvez qu’il prend trop de place dans le champ de l’antiracisme en général ?

C’est surtout devenu un business, le fond de commerce des Sionistes. Et puis c’est un beau sujet de comédie, quand on voit tous les pseudos actes antisémites qui, un jour suscitent le tollé puis, le lendemain, s’avèrent complètement fabriqués. Lè , on la sent réellement, l’instrumentalisation, comparé aux autres actes racistes, où même quand il y a un mort, le monde entier s’en fout...

La communauté juive a quand même quelques raisons de se montrer particulièrement vigilante sur la question, non ?

Sur plein de questions ! Cela dit, « la » communauté juive ? Il est un peu difficile de faire l’amalgame...

Mea culpa...

Oui. Mais si communauté il doit y avoir, je dirais que c’est une communauté bien bruyante, quand il s’agit de parler de la souffrance. J’aurais envie de leur dire, à ceux qui s’en autoproclament les représentants : « Bienvenue au club de ceux qui en ont un peu chié, maintenant gerbe ta chialerie avec un peu de dignité, merci. Parce qu’il y a des peuples qui souffrent et qu’on n’entend pas. »

La place particulière de la Shoah dans l’enseignement de la mémoire vous paraît illégitime ? Pour des raisons de proximité temporelle et géographique, entre autres, vous ne pensez pas que ça peut se justifier ?

Non, ce n’est pas plus proche de nous que la colonisation, qui est un sujet qui a touché plus de monde, qui a duré plus longtemps, qui a fait plus de victimes. Alors pourquoi avoir sorti de l’histoire cette période, qui est une période noire parmi d’autres ? Sortir une période de l’histoire, c’est hiérarchiser, c’est forcément entraîner une compétition des victimes de crimes contre l’humanité...

C’est ce qu’on vous reproche souvent...

Je ne suis pas pour qu’il y ait culpabilisation de la population concernant la traite négrière. Je suis descendant d’esclave, c’est vrai, mais aussi, par ma mère qui est bretonne, d’esclavagiste. Et si je veux un regard sur cette histoire également, je ne tiens pas non plus à me sentir culpabilisé par rapport à ce que le méchant maître blanc a fait...

Vous voulez dire qu’en tant que Blanc, je suis forcément descendant d’esclavagiste ? Ce n’est pas un peu simpliste ?

C’est aussi simpliste que de dire en tant qu’Allemand, on est responsable de ce que l’armée allemande a fait pendant la guerre. Donc, je suis d’accord avec vous, toute stigmatisation, tout amalgame est de nature à provoquer des réactions d’hostilité. Et j’ai toujours essayé d’aiguiser mes mots pour être le plus précis dans la traduction de ma pensée...

Vous jouez tout même fort la carte de l’ambiguïté.

Je livre un travail à la libre interprétation de chacun. Bien sûr parfois je mets le doigt sur des tabous délicats, par exemple ce sujet-là , le sionisme... Remarquez quand même que ce n’est pas moi qui l’ai lancé dans cette discussion...

Euh non mais...

Pourtant certains lecteurs diront « regardez, il parle encore de ça, il est complètement obsédé... »

J’avais juste demandé pourquoi cette déprogrammation...

Cela dit, je suis d’accord avec vous, c’est un sujet intéressant, c’est LE sujet qui pose problème quand on veut le traiter dans un cadre humoristique. Jésus, Mahommed, Bouddha, la pédophilie, l’homosexualité, on peut tout aborder. Mais les sujets qui touchent à la création de l’Etat d’Isra« l et à la Shoah sont devenus complètement tabous, quasi bibliques.

Le Pen/Judas et les autres

Autre motif possible de déprogrammation : vos accointances avec Le Pen...

Je n’ai eu de cesse de combattre le Front National dans ma région, je le combattais de manière culturelle, mécanique. Etant moi-même français d’origine africaine, j’avais associé à l’image de Le Pen la xénophobie, le racisme, le bateau vers l’Afrique pour des gens comme moi s’il devenait président... Depuis ma plus tendre enfance j’ai grandi avec l’idée qu’il fallait, au-delà de tout, combattre le FN. C’est ce que j’ai fait. Je me suis engagé, j’ai été jusqu’à me présenter à des élections contre ce parti... Puis j’ai fait ce sketch. Et là , je me suis aperçu qu’en France, dans mon pays, le véritable raciste, c’était le sioniste, c’était le négrier. Le Pen, je l’ai combattu, c’était dur, mais toujours politique. Lè , un sketch sur le sionisme et, en Martinique, je me fais tabasser par quatre jeunes Israéliens. Ils finissent en prison : pas un mot dans les médias. Ça c’est au lendemain du sketch de chez Fogiel. Ensuite il y a toute la horde de propagandistes sionistes qui s’acharne sur moi. Jamais dans mon affrontement avec Le Pen, je n’avais eu à subir un tel racisme...

Jean-Marie Le Pen n’est pas raciste ?

Peut-être a-t-il joué, à un moment donné, de cette image-là . Mais il est possible aussi que c’est la seule place qu’on lui ait laissé occuper... Alors peut-être s’est-il contenté de cette niche, mais le racisme est un sujet tellement complexe que le résumer à Jean-Marie Le Pen me paraît simpliste.

Vous pensez qu’il était inutile de le diaboliser ?

Je n’ai jamais partagé son projet politique, mais lui prêter toute la responsabilité du racisme en France, c’était malhonnête. Le fascisme ressemble finalement bien plus à Sarkozy qu’è un crâne rasé avec un blouson. Le vrai fascisme, il se nomme aussi Mitterrand, Chirac, qui ont continué tous les deux à piller l’Afrique. C’est ce racisme-là que je combats aussi. Celui qui a une réalité dans la vie quotidienne de beaucoup.

N’est-ce pas utile d’avoir des personnages repoussoirs ?

Si l’on considère que l’information est une fiction, oui, c’est comme dans n’importe quel film : il faut des gentils, des méchants. Le Pen a occupé le rôle du méchant, du diable, du grand Satan, parce que c’était utile au discours... Aujourd’hui, l’Elysée mène la politique la plus raciste depuis l’époque des rois. Donc quelle a été la pédagogie ?

L’erreur n’a-t-elle pas été de trop laisser parler Le Pen ? à en devenir un personnage de spectacle ?

On l’a utilisé comme épouvantail. Pour n’avoir pas soutenu, et ne jamais soutenir son parti politique, je ne peux que m’interroger sur le projet profond du nationalisme. La France aux Français, si ça veut dire aussi l’Afrique aux Africains, si ça veut dire la possibilité à chacun de survivre loin de ce néolibéralisme qui gangrène la planète, ma foi, je ne sais pas. Ça n’a jamais été mon projet politique mais j’accepte d’écouter.

En lui serrant la main, vous ne pensez pas avoir contribué à faire un pas en plus dans sa dédiabolisation ?

A 82 ans, vous savez...

Vous pensez qu’il n’est plus dangereux ?

Je persiste à penser que c’était une bonne réponse que de montrer à tous ceux qui nous ont bercés dans ce projet de terreur que, voilà , nous sommes quand même tous frères en humanité. Cette poignée de main ponctue pour moi un vrai parcours politique de lutte contre le racisme.

En 1997, quand vous vous présentiez contre le FN, vous étiez naïf ? L’époque était différente ? Vous étiez instrumentalisé ?

Le Le Pen de 1997 était sans doute différent. Je ne sais pas si j’aurais pu, ni surtout si lui aurait pu me serrer la main. Je pense que politiquement ça n’aurait pas été possible pour lui.

Il a peut-être pris un plus gros risque que vous finalement.

Je n’en sais rien. Je sais juste que, dans son entourage, certains n’ont pas apprécié.

Ce baptême, dont vous dites que c’est une rumeur ?

C’est certainement la performance artistique qui m’a demandé le plus de temps et de travail. J’ai livré là matière à la réflexion et au débat, tant mieux.

Vous auriez pu faire ça avec Sarkozy ?

Sarkozy, parrain de Judas ? Oui, je pense qu’il ferait un excellent parrain.

Quand vous dites que Judas est le prénom de votre quatrième enfant, c’est aussi une rumeur ?

Non, c’est son prénom.

Vous répondez quoi à ceux et celles qui considèrent qu’infliger Le Pen comme parrain à son gosse, ou Judas comme prénom, c’est un mélange des genres impardonnable ? Qu’on peut tout pardonner mais pas ça ?

Alors, il ne faut pas me pardonner... En quoi Judas n’est pas un joli prénom ?

Il a un certain poids...

Judas était en effet le dernier des apôtres, mais moi qui ai grandi dans cette tradition chrétienne, je pense qu’il est innocent. Et je me reconnais en lui. Je pense que, tous, nous trahissons le Christ chaque matin. Je trouve que Judas est un personnage chargé de mystère et je trouve que c’est un magnifique prénom.

Singulier pour un non croyant de vouloir réhabiliter une figure biblique...

Je m’appelle Dieudonné, c’est donc aussi Judas, fils de Dieudonné. J’y vois une sorte de logique, moi qui ai porté ce prénom dans une société où il était plutôt peu courant. Donc voilà , je suis assez fier de ce prénom – et de mon fils de manière générale (rires). Il le porte très bien, et lorsqu’on me demande si j’ai pensé à mon enfant, je réponds : autant que n’importe quel père. Judas est un beau prénom, qui amène aussi l’autre à exercer son sens critique. Parce que pour son environnement, pour ses camarades, ses frères et soeurs, mon fils n’est plus le Judas de la bible, il est Judas, il a effacé l’autre (rires).

Le Pen est-il déjà venu assister à ...

Non. Jamais.

Vous pensez qu’il pourrait venir ?

Peut-être le Zénith de Paris, le 26 décembre prochain, sera l’occasion de rassembler des gens de tous bords, de tous les extrêmes, parce qu’au final, l’égalité est un concept extrême.

Vous êtes dans l’extrémisme ?

L’égalité est une forme d’extrémisme. La liberté est une forme d’extrémisme. Et la fraternité aussi. Je suis extrêmement attaché à ces valeurs.

J’imaginais Le Pen dans la salle, riant bruyamment... Est-ce que ça ne plomberait pas un peu votre humour ?

Je comprends votre point de vue. On ne peut pas imaginer que cet homme puisse avoir une once d’humanité en lui, je le sais, j’ai fait partie de ces gens qui, à force de vouloir voir le diable, ont fini par être aveuglés par cette image, par oublier qu’on a aussi affaire à un homme qui est né, qui a vieilli, qui va mourir... Alors c’est peut-être ce pardon chrétien qui est fondateur de ma culture. Et puis, je pense qu’on ne peut pas regretter, jamais, d’avoir tendu la main à son ennemi.

C’est votre ennemi ?

Politiquement, oui. Je me suis présenté contre lui tellement de fois. Mais maintenant qu’il est vieux, que lui-même me tend la main, je vais lui cracher au visage ? Non, je l’écoute. Je ne rentrerai pas dans son parti, je ne vais pas militer pour le Front national, mais quel beau symbole de voir des adversaires se serrer la main, puis se retrouver dans leur humanité, dans leur fraternité humaine.

N’y a t il pas des gens totalement infréquentables ?

C’est précisément ça, la définition de Jean-Marie Le Pen : il était l’Infréquentable de France. Et j’ai remis en cause cette donnée. Non, il n’est pas plus infréquentable que les autres. Et il nous renvoie certainement à des choses que l’on ne veut pas voir en nous.

Rire de tout, avec tout le monde

Sarkozy : vous le disiez pire que Le Pen. Vous l’épargnez pourtant beaucoup, dans votre spectacle. Or c’est plutôt une belle cible aussi.

C’est tellement politiquement correct, aujourd’hui, pour un humoriste... Pour moi Sarkozy est insignifiant. En critiquant Georges Bush, on critique aussi Sarkozy.

C’est encore plus politiquement correct de se payer la tête de Bush, non ?

Oui bon, il s’en va... Si vous voulez, Sarkozy, c’est un laquais, de la puissance américaine, du néo-libéralisme atlantiste. Je trouve qu’il ne mérite pas tant d’attention. Je préfère m’attaquer à son maître...

Il y a des sketchs que vous identifiez comme politiquement incorrects et d’autres comme corrects ? Où placez-vous la différence ?

Le politiquement correct, c’est ce qui ne dérange personne. Le politiquement incorrect, c’est ce qui va rechercher des émotions, poser question, ouvrir un débat... Il y a de tout dans mon spectacle, et ce n’est pas à moi de définir si je suis politiquement correct ou non, j’essaie juste de me mettre en risque...

Sentez-vous parfois l’intérêt de faire des sketchs moins polémiques ?

Je me suis aperçu que tout était une question de point de vue : certains sketchs peuvent apparaître comme polémiques pour certains, absolument pas pour d’autres.

Et la notion du dosage ?

C’est sûr, mais c’est subjectif comme notion. C’est au public aussi de s’approprier les choses et de se faire une opinion, en fonction de ce qu’il reçoit, de ce qu’il ressent. En tout cas, le rire, c’est le rendez-vous. Quand j’entends les gens rire, j’ai l’impression que nous avons réussi notre rencontre.

Quelle que soit la nature du rire ?

Oui. Personne ne peut déterminer la nature d’un rire... Personne ne peut savoir ce que provoque une saillie drolatique sur une histoire personnelle... J’ai en tout cas le sentiment que mon rire rassemble.

En jouant sur différents registres du rire ?

Peut-être, mais n’est-ce pas là le lot de l’humoriste ?

Je faisais particulièrement référence au sketch sur les Pygmées : vous le commencez dans une forme d’autodérision teintée de cynisme – vous traitez par l’absurde de la place de l’Occidental dans le monde – puis vous tombez, avec un peu de complaisance, dans un humour franchement sadique.

Oui. C’est-è -dire qu’il y a la mort de ces enfants pygmées que j’ai vue, avec mes yeux. Comment survivre à cette vision hallucinante ? Ça ne peut pas être léger, ou modéré, la sensation qu’on ressent devant cette injustice, elle est profonde, extrême. Après, oui, il faut trouver une sortie, et dans le rire, bon, c’est souvent l’outrance qui ramène le minimum de légèreté...

Vous ne craignez pas que le premier degré n’efface le deuxième, et qu’on sorte en oubliant les questions que vous vouliez soulever au début ?

Il faut rire, il faut qu’on réussisse à rire ensemble des sujets les plus douloureux. Mon histoire m’a amené à croiser le regard de cette femme qui allaitait un enfant mort en me souriant. Et je dois répondre avec mon genre, mon style, au sentiment qui m’habite à ce moment-là . Après, que des gens le reçoivent au premier ou au deuxième degré, vous savez, le degré le plus difficile, c’est celui de la réalité...

C’est quoi dans le fond votre métier ? Vous êtes comique ? Humoriste ? Agitateur ?

Je pense être humoriste. Il y a peut-être chez le comique une notion de divertissement un peu plus industrielle, l’humoriste est peut-être plus artisan.

Humoriste engagé ? Dégagé ? De gauche ? De droite ?

Un humoriste euh, engagé, oui. J’ai foi en l’humour, c’est presque une relation spirituelle – en tout cas, c’est un moyen habile pour vivre bien avec les autres.

Il y a un Dieudonné humoriste et un Dieudonné politique, ou c’est la même personne ?

J’étais politique lorsque je me présentais à des élections. Lè je ne me présente plus, je me concentre sur mon travail d’humoriste. Evidemment, quand je prends partie pour la résistance au sionisme, oui, je suis engagé, j’ai franchi la frontière de la neutralité.

Les juges, Michel Drucker et la révolution

Vous ne regrettez jamais de vous voir cantonné dans un rôle, à savoir du méchant antisioniste ? Je suppose qu’il n’y a pas que le sionisme comme problème dans la vie...

C’est vrai qu’aujourd’hui, en France, c’est le passage de cette frontière, entre sionisme et antisionisme, qui vous disqualifie. Pourquoi ? C’est une question que je me pose...

Il y a la manière d’en parler aussi qui disqualifie.

Oui je...

Dans votre spectacle vous terminez avec ce moment d’humanité qu’est l’hommage à Nougaro. Vous parlez très clairement de la question des attentats suicides, et pourtant je n’imagine pas une seconde que ce texte puisse être sujet à polémique...

Il ne sera peut-être pas sujet à polémique mais je ne suis pas sûr non plus de pouvoir aller le chanter chez Drucker dimanche prochain.

Vous aimeriez ?

Regardez Besancenot, de la Ligue Communiste Révolutionnaire, entouré des chanteurs de la Star Ac’... Aujourd’hui, la révolution, c’est chez Drucker, alors, pourquoi pas ? Michel, si tu nous lis : je suis libre dimanche prochain...

Ce que je voulais dire, c’est qu’il n’y a pas des manières plus subtiles de faire passer vos messages ?

Sûrement, mais je pense que j’y travaille. Je travaille à préciser mon style, constamment, et c’est sûr que j’ai la sensation d’affiner... Puis, à un moment donné, il me faut livrer mon travail à la libre appréciation de chacun. C’est ça, la difficulté...

N’y-a-t-il pas des limites à la liberté d’expression ?

Non. Il faut éviter d’inciter à la haine, évidemment, mais quand on est humoriste, bon, si la haine fait rire...

Vos procès ? Vous vous êtes longtemps targué de les avoir tous gagnés mais depuis...

J’ai été relaxé plus de vingt-deux fois sur des débats qui se ressemblaient, puis condamné une fois, mais seulement en première instance... A un moment donné, il faut que ça s’arrête. La justice ne peut pas devenir l’arbitre d’un débat politique. Tout part d’articles de presse, on extrait des phrases qu’on vous prête, on les sort de leur contexte, et puis là naît un procès, d’abord médiatique et qui devrait être confirmé en justice. Seulement voilà , dans mon cas, à une exception près, la justice s’est toujours démarquée des jugements médiatiques [2].

Est-ce que ce genre de ramdam médiatique, ce n’est pas une manière d’occulter la réalité, à savoir des problèmes bien plus concrets dans la vie des gens ?

Bien sûr, tout cela est quand même très disproportionné, je l’ai toujours dit. Mais soit, dans l’histoire de l’information, il faut des baromètres, des gentils, des méchants. Il semble que pour le moment, j’interprète un rôle de méchant... Bon. L’histoire est loin d’être finie...

NB. Cet entretien a été relu mais non corrigé par Dieudonné avant publication.

Notes

[1Où, en référence à Sarkozy qui proposait que chaque écolier de CM2 se voie confier la mémoire d’un enfant déporté pendant la seconde guerre mondiale, l’humoriste imagine que tout spectacle désormais devra comporter son personnage de Juif victime de la Shoah. L’uniforme rayé – un pyjama ? – étant le costume dans lequel le personnage de déporté ici se présente.

[2Deux condamnations, semble-t-il. Le 13 juin 2006, par le tribunal correctionnel de Paris, pour avoir notamment déclaré que l’animateur Arthur finançait l’armée israélienne « qui n’hésite pas à tuer des enfants palestiniens ». Et en juin 2008, par la cour d’appel de Paris qui confirme sa condamnation pour des propos, jugés diffamatoires envers la communauté juive, sur la mémoire de la Shoah – lors d’une conférence de presse à Alger en 2005, Dieudonné s’en était pris au « lobby sioniste, qui cultive l’unicité de la souffrance ». Il s’était aussi plaint de ne pouvoir réaliser son film sur la traite des Noirs à cause des « autorités sionistes » qui dominent, selon lui, le cinéma français. Enfin, il avait parlé de « pornographie mémorielle ». Pour sa défense, Dieudonné avance des citations décontextualisées et tronquées.