Comment cuire les Français

Luc Malghem, in Le Bocal belge, les éditions de la Gare, 2006

Introduction

Les émeutes urbaines et les feux de voitures de l’hiver 2005 en France ont donné lieu à moult analyses tendant à expliquer/rationaliser ces débordements par le truchement de grilles de lecture aux accents idéologiques divers. On peut certes préférer aux explications ethno-culturalistes d’un Finkielkraut d’autres, de nature plus socio-économique. Mais dans la société du spectacle, le jeu aussi est roi, et ce sont d’abord des rôles qui se donnent à voir : les identités se crispent et deviennent des figures, les masques sociaux, des archétypes. Et la cité semble bel et bien devenue un théâtre qui ne dit pas son nom. Ou alors un gigantesque parc d’attraction, si l’on préfère à la notion de société du spectacle celle, plus récente, de société des loisirs...


De cette mise en jeu permanente des rôles découle une particularité des émeutes françaises, largement sous-estimée celle-là  : la dimension éminemment ludique de l’affrontement, du moins pour la majorité des jeunes participants eux-mêmes (comme sans doute pour une partie du dispositif d’en face si j’en crois un ami policier qui m’avoue son goût pour l’action, et donc une forte envie d’en découdre). Non qu’il faille minimiser le manque de repères et la désespérance qui sous-tendent de tels débordements, mais enfin : dans une société où l’estompement de la norme devient le concept tarte à la crème du moment, où le réel n’est souvent plus que la représentation du réel, ou la fiction se confond avec la réalité jusqu’à la redéfinir, bref, dans cette société du spectacle total, faut-il s’étonner que des jeunes légitimement frustrés [1] se mettent à tout casser, a fortiori si ça leur permet de passer de l’autre côté du téléviseur [2] ?

Comment cuire les Français, ou de l’art de la dramaturgie démagogique pour le plus grand plaisir de tous...

Notes

[1Car enfin : être, c’est avoir.

[2Ou alors : être, c’est passer à la télé.