La vie exemplaire d’un grand commis de l’Etat

Luc Malghem, in Scènes, magazine des arts du spectacle n°19, janvier 2008

Demander à la jeune retraitée Claudine Lison d’évoquer Henry Ingberg – Henry avec Y, s’il vous plaît –, c’est la certitude de passer un après-midi à l’écouter vous raconter, avec force lyrisme et anecdotes chaleureuses (et aussi quelques Johnson sans filtre), la vie exemplaire d’un grand commis de l’Etat – sa force de proposition qui aurait confiné à l’artistique, ses combats visionnaires pour l’exception culturelle, les palmes du cinéma belge francophone, qui sont d’abord les siennes – etc., etc. – et derrière Claudine Lison, sur le mur blanc du bureau qu’elle n’a pas encore complètement vidé, place Flagey, le portrait photocopié d’Henry Ingberg qui lui sourit. Elle se retourne. Ce sourire : carnassier, fait-elle remarquer. Non pas carnassier, se reprend-elle. Pas prédateur non plus. Mais un sourire qui raconte bien l’appétit formidable qu’il avait pour les choses de la vie. Je lui fais remarquer qu’elle en parle avec beaucoup de ferveur et d’admiration. Enormément d’admiration, confirme-t-elle, oui oui oui...


Leur histoire commune commence fin des années septante, quand, poussée par le secrétaire de PAC [1], Jean-Pol Baras [2], elle devient coordinatrice des commissions de politique culturelle, dont Henry Ingberg assure déjà la présidence. Nous sommes dans la fin des années 70 : bientôt l’Etat Belgique se fera fédéral et la Communauté française et sa politique culturelle attendent d’être inventées, cependant qu’è côté, en France, le grand soir du 10 mai 1981 se prépare. Et l’utopie, soudain, d’entrer dans le champ du possible. Sous la houlette de Jean-Pol Baras et d’Henry Ingberg, qui se chargent d’en faire remonter le contenu dans le programme du PS, les commissions de politique culturelle fonctionnent alors comme de joyeuses séances de remue-méninge autour de thèmes donnés : danse, théâtre, musique classique, ou non classique, action culturelle en milieu carcéral... Mais aussi autour de problématiques plus spécifiques, comme le droit d’auteur, le statut de l’artiste ou le tax-shelter. Des midis bouillonnants pendant lesquels se mélangent artistes, intellectuels et représentants de l’institution, encartés ou non au PS, peu importe, les objectifs sont communs, progressistes, et l’universalisme n’est pas encore devenu ce machin qui divise. Des années de combats en faveur de la culture, et de l’émancipation par la culture ; contre tous les communautarismes aussi. « Mais attention, précise Claudine Lison, pas du tout dans l’action borderline : avec toujours le sens de l’action dans la Cité – nous voulions nous appuyer sur le parti qui était le nôtre et y faire progresser la place des enjeux culturels – et notre fierté, même si cela paraît naturel aujourd’hui : y avoir réussi... »

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Claudine Lison

Belle époque pour une rencontre. Le coup de foudre professionnel est immédiat. Claudine Lison raconte à qui veut l’entendre sa sidération devant cet homme exigeant et visionnaire, boulimique et passionné, qui prenait connaissance d’une note de cinq pages en quelques secondes et dressait sans cesse des rapports transversaux entre les disciplines – pffffuit – il convient de reconnaître aussi, sourit-elle en recrachant un peu de fumée bleue, qu’il était difficile pour quelque personne du sexe féminin que ce soit (sic) de ne pas remarquer que Henry était un homme extrêmement séduisant, avec une espèce de grâce dans les mouvements, et aussi une très belle voix – une voix d’acteur, celle d’un homme qui a fait beaucoup de théâtre dans sa jeunesse (et de fait, quand il n’étudiait pas le droit à l’ULB, il jouait ou mettait en scène des pièces de Brecht, Adamov, puis devint président du jeune théâtre, puis développa ce qu’on appelle en Belgique le théâtre-action, au côté des deux Armand, Delcampe et Gatti). « Une sorte de héros pour beaucoup d’entre nous – qui d’ailleurs ressemblait à Paul Newman – en moins ramassé et en plus élégant, s’empresse-t-elle de préciser. Mais un héros parfois impatient, qui mettait la barre tellement haut dans ses demandes qu’il nous en donnait souvent le vertige. Même s’il se montrait pédagogue et bienveillant et si, d’un mot, d’une apostille, il nous amenait toujours à nous surpasser. En somme, il nous motivait comme un prof motive ses élèves » conclut Claudine en rappelant au passage que, malgré un horaire démentiel, il n’a jamais voulu cesser d’enseigner (à l’IAD et au Centre d’Etudes Théâtrales de l’UCL).

Dans tous les hommages, nombreux, au personnage un qualificatif revient, invariable, qui véhicule un petit côté désuet autant sans doute qu’une manière de distance respectueuse : il fut un grand commis d’Etat. Une espèce extrêmement rare, précise Claudine Lison (qui, modestement, se définit elle-même comme un membre de la même espèce, mais de plus petite envergure) : « Henry était un homme d’un très grand pouvoir, mais qui en usait avec une loyauté et une correction parfaite, sans chercher le moins du monde à se mettre en évidence, ni à dresser sa propre statue. Un très grand fonctionnaire, entièrement voué au service du public – ne dites pas : le service public, dites : le service du public –, et qui mettait ses connaissances, ses expertises et le travail de tous ses agents au bénéfice de ses ministres, sans jamais se poser la question de leur couleur politique – ce qui ne manquait pas d’en étonner certains, qui se figuraient à tort qu’il était beaucoup trop expert pour accepter de les servir... »

Les ministres (Henry, Claudine et les ministres)

En 1988, Valmy Féaux, vieux compagnon socialiste d’Henry Ingberg, avec qui il a jadis constitué le groupe du Brabant wallon [3], devient Ministre-Président de la Communauté française. Tout naturellement le premier choisit le second comme directeur de cabinet – directeur, pas chef, il détestait ce mot, insiste Claudine Lison. Laquelle, tout aussi naturellement, devient conseillère pour les Arts de la Scène (Théâtre, Musique et Danse). Avec Jean-Pol Baras dans le rôle du directeur-adjoint de cabinet, commence alors dans le souvenir enchanté de Claudine Lison une période de travail collectif en osmose parfaite. Les débuts lui sont désespérants, pourtant : Claudine en butte aux doléances des jeunes metteurs en scène de l’époque, les Pousseur, Delcuvellerie, Sireuil, même Marc Libens, qui voient tous leur subvention rabotée ; Claudine devant une pile de demandes de budgets supplémentaires haute comme ça (bras par-dessus tête) (à hauteur du nez d’Henry sur la photo) ; Claudine harcelée jusqu’au Cabinet par le teinturier du Théâtre national qui exige d’être payé – imaginez-vous... « Nous sortions de trois années où la seule ligne directrice avait consisté à apurer les déficits. Pas de ligne artistique intelligible mais un message unique, catastrophique, à l’intention des directeurs de théâtre : dépensez, nous comblerons. Résultat, à notre arrivée, le déficit atteignait quasi le montant des subsides alloués au théâtre professionnel adulte. Le Conseil Supérieur de l’Art Dramatique, c’était le café du commerce. En théâtre jeunes-publics, la situation était bloquée, le décret de 1974 n’étant plus en mesure de soutenir l’effervescence du secteur. Et le secteur de la danse frôlait le néant – la commission présidée par Béjart ne se réunissait tout simplement pas. »

Quand le 22 mai de l’année suivante, le ministre annonce son « Plan en dix mesures pour le théâtre », l’accueil est plus que favorable dans le milieu, y compris dans le milieu de la danse : enfin un ministre qui se donne les moyens de ses ambitions, raconte notre ex-Conseillère. Et quand, un peu plus tard, ô merveille, un(e) journaliste rebaptise ce plan les « Dix commandements de Valmy », félicité au Cabinet, où l’on a un peu la conscience d’être entré là dans l’histoire. A juste titre sans doute : c’est que ce plan instituait le contrat-programme et la commission d’aide aux projets. Soit le pivot du système tel qu’il s’est vu décliné dans d’autres disciplines, et tel qu’il fonctionne encore aujourd’hui. « Nous avions travaillé selon la philosophie habituelle d’Henry, en étroite collaboration avec l’administration, les artistes, dans le strict respect de toutes les instances consultatives, pour finalement dégager huit mesures. Et c’est là tout le génie politique d’Henry : il avait jugé que dix propositions marqueraient beaucoup plus les esprits. C’était un homme d’utopie, oui, mais doté, d’abord, d’un esprit d’organisation de l’utopie. »

En 1992, Bernard Anselme succède à Valmy Féaux comme Ministre-Président de la Communauté française. Henry Ingberg rempile comme directeur de cabinet et parvient à convaincre Claudine Lison de surmonter ses réticences – 80 heures/semaine c’est beaucoup pour l’entourage – et de réinvestir le poste de conseillère, en concession de quoi elle obtient qu’un vacataire soit engagé pour jeter les bases de l’agence Wallonie-Bruxelles-Théâtre, qu’elle entend développer sur le modèle de ce qui a déjà été créé pour l’audiovisuel et pour la musique sous l’égide de (si, si) Henry Ingberg – pardonnez, cher lecteur, si ce texte commence à tourner au panégyrique mais que dire ? que dire ?, et cependant que je m’interroge sur le sens de ma propre vie, Claudine Lison, elle, allume une énième Johnson et poursuit sa belle histoire : « Extrêmement attentif à la dimension internationale, aux enjeux européens, Henry Ingberg était lui-même tout à fait conscient de la nécessité de créer une structure pour promouvoir nos artistes à l’étranger. Or, à l’époque, quand des députés étrangers se faisaient inviter au Parlement, s’ils ne finissaient pas simplement la soirée devant des moules frites sur la Grand-Place, on les envoyait invariablement chez Toone. Il fallait donc leur faire savoir que Bruxelles était une ville majeure sur le plan de la création, parce que simplement c’était la vérité... »

1995. Après avoir changé de ministre et pratiqué Eric Thomas, le temps de voir concrétisé, avec Fadila Laanan dans le rôle de conseillère juridique, ce décret sur le théâtre jeunes-publics qui lui tenait à coeur, Claudine Lison quitte la vie de Cabinet pour devenir première directrice de l’Agence Wallonie-Bruxelles-Théâtre. Douze ans de travail, encore, en étroite intelligence avec celui qui, en 1996, est devenu premier fonctionnaire de la Communauté française, pour inventer un outil qui satisfasse à leurs objectifs de toujours : le soutien de la création contemporaine, sa diffusion auprès de publics élargis, et sa défense au niveau international.

Le 14 octobre 2007, Henry Ingberg décède : « Tout à coup, son image n’était plus là . Un peu comme dans les films soviétiques, Tchapaiev, le héros ne meurt jamais. Simplement, il disparaît... »

Décembre 2007, Claudine Lison tourne la page. Elle quitte l’Agence et prend sa retraite, avec quelques mois d’avance sur le programme.

Et je me demande, vaguement perplexe devant mon téléviseur, de quoi demain sera fait.

Notes

[1PAC : Présence et Action culturelles, soit le secrétariat à l’action culturelle du PS.

[2Jean-Pol Baras : bibliothécaire de formation, proche des surréalistes hennuyers (Chavée, Balthazar, Bury) ; secrétaire général de Présence et Action Culturelles, puis secrétaire du Parti Socialiste ; Président de la Commission Culture de l’Union des Partis socialistes de la Communauté européenne.

[3Groupe de réflexion où se brassaient les questions culturelles, réuni par et autour de Valmy Féaux, député à l’époque.