Lettre d’amour à un directeur de théâtre qui a refusé de monter ma pièce

Luc Malghem


Cher Monsieur,

Entendu par hasard l’échange à bâtons rompus que vous meniez avec ces trois messieurs de la culture, l’autre vendredi soir, au bar du Sheraton. Donnant du poing sur la table lorsque arriva la question du contrat programme, vous avez déclaré, non sans courage, je vous cite : « le seul public qui compte, c’est moi ! » Je tenais à vous faire part de mon adhésion la plus totale à ce point de vue : le seul public qui compte, c’est vous...

Ceci étant dit, je profite de l’occasion pour vous remercier de ce petit courrier par lequel vous m’informiez de votre décision de ne pas retenir ma pièce pour la prochaine saison.

Croyez-moi, cher monsieur, même si, je l’avoue, j’aurais attendu quelque commentaire plus flatteur de votre part, j’ai apprécié la franchise de votre réaction. Enfin vous m’avez lue !

Bien que vous prétendiez n’avoir rien compris à mon propos, je sais cette fois que je ne vous ai pas laissé indifférent. Cette lettre n’était pas la triste lettre de refus coutumière, polycopiée et paraphée par une quelconque stagiaire en communication : permettez-moi donc d’y voir un encouragement, que dis-je, la promesse d’une rencontre en devenir. Aux solliciteurs sans importance, on n’adresse pas missive aussi directement troussée.

Permettez-moi aussi de vous complimenter pour l’intensité de ces quelques phrases toutes personnelles que vous m’avez fait l’immense plaisir de m’offrir. Ce style, monsieur, je m’y retrouve tout entière ! (Et certainement je ne suis pas la seule, ce qui me désole et me rassure à la fois.) Si j’osais – pardonnez-moi cette audace mais elle m’est inspirée par l’enthousiasme –, si j’osais, disais-je, je vous demanderais pourquoi, vous-même, vous n’écrivez pas pour la scène. Je devine en vous l’une des futures grandes figures de cette époque, par ailleurs en total « déficit de modèles artistiques forts », comme vous le souligniez très justement lors de ce colloque universitaire où vous portiez une si jolie cravate rouge (je l’avais trouvée très audacieuse.) J’ai terriblement envie ici de vous adresser une volée de compliments mais je sais combien les compliments desservent ceux qui les formulent, aussi je me borne à fixer sur papier cet objectif que je me donne à l’instant : un jour, monsieur, il faudra que nous travaillions ensemble. Il le faut. Je le veux. Car je sens combien nous sommes complémentaires, et tout le bien que nous pourrions nous faire l’un avec et l’autre. C’est que plus je vous vois, monsieur, mieux je me vois...

Si, comme je le suppose, ce dont, à vrai dire, vous connaissant, je ne doute pas une seconde, vous avez eu la curiosité de vous renseigner sur mon compte, par exemple en consultant le fichier des abonnés de votre théâtre – voyez comme je vous connais bien : car vous l’avez fait n’est-ce pas ? –, vous savez déjà que je n’ai raté aucun des spectacles depuis ce fameux jour où vous accédâtes au poste de directeur artistique. Aucun. Plus de compliments aujourd’hui, j’ai dit. Mais vous savez ce que j’en pense.

Vous souvenez-vous de cette femme assise au milieu du premier rang lors du gala de présentation de la saison 2001 ? Bien sûr, vous vous en souvenez ! Nos regards s’étaient rencontrés, je vous regardais, vous me regardiez et, pendant cette infinie seconde que dura notre trouble, la salle attendait, muette, alors vous avez détourné la tête et vous êtes lancé dans la description du spectacle suivant : c’était un Shakespeare, je vous entends encore vanter sa modernité, comme si vous vous teniez là , devant moi, votre belle voix franche se superposant à la photo que j’ai de vous découpée dans la revue Scènes (un foulard noir à pois clairs, Cockerill fumant dans l’arrière plan) et punaisée à côté de l’affiche de votre premier spectacle. Dois-je vous dire combien profondément vous m’avez touchée ce jour-là  ? Dois-je vous dire à quel point j’ai regretté de ne pas avoir osé vous aborder lors du verre de l’amitié qui suivait ? Je le regrette encore.

La tournure posée de votre jugement, cette ironie réservée que certains esprits étroits qualifieront de cynisme, c’est mon rapport à la vie tout entier que je retrouve en vous. Je ne me formaliserai donc pas de la sécheresse de vos critiques concernant mon texte : par nos failles nous sommes frère et soeur. Je ne suis donc pas dupe, monsieur, des barrières que vous tentez de dresser entre nos deux âmes. Cette pudeur, c’est la mienne. Au reste, j’ai vu cette émission à laquelle vous participiez trois jours après mon envoi, j’ai vu ce clin d’oel imperceptible par vous lancé à la caméra lorsque, s’agissant de répondre à cette animatrice hystérique qui vous demandait pourquoi toujours revisiter des classiques, vous avez répondu « mais parce que sans doute je suis un classique, madame. »

Sachez que ce clin d’oel est bien arrivé à sa destinataire, et qu’elle vous en remercie.

Moi non plus, je ne suis pas de ces auteurs qui pensent qu’il suffit de planter l’un ou l’autre corps nus et décharnés dans un décor de chambre à gaz pour justifier un babouillis fumeux. Toute modestie mise à part, le dernier texte que je vous ai adressé en est la preuve éclatante, relisez-le, s’il vous plaît, je crois savoir que vous n’aviez pas l’esprit suffisamment disponible le jour où vous l’avez reçu (un contrôle fiscal inopiné, si je ne m’abuse.) Je pense, en effet, comme vous, qu’une bonne pièce, c’est d’abord une bonne histoire. En cela, vous voyez, moi aussi, je suis une classique.

A ce propos, je tiens à vous féliciter pour la sûreté de votre goût : j’ai eu l’occasion d’apercevoir madame votre épouse par la baie de votre cuisine, et je l’ai trouvée fort gracieuse, tout à fait digne de votre personne – sinon une légère faute dans le choix de la couleur de son peignoir, qui ne l’amincissait guère, mais je me mêle là de ce qui ne me regarde pas. Ne m’en tenez pas grief, c’est juste que je m’emballe vite, vous savez bien, et aussi que je ne souhaite pour vous que le meilleur. Vous le méritez. Avec le talent qui est le vôtre pour mener les hommes, vous eussiez fait un capitaine d’entreprise exemplaire, et la fortune des vôtres en même temps. Vous avez choisi le théâtre, c’est admirable. Ça ne vous empêche pas de rouler dans une grosse voiture bleue, c’est encore mieux.

Vous me demandez avec insistance de cesser de vous écrire. Je dois donc cesser de vous écrire. Que l’admiration sans bornes que je vous porte suscite en vous des questionnements vertigineux, je le conçois volontiers. Je cesse donc de vous écrire. Sans doute serez-vous le sujet de ma prochaine pièce, ou d’une nouvelle, ou d’une chanson. Je vous l’enverrai sans un mot d’accompagnement c’est promis.

Mais d’ici là , je vous téléphone...

Qui vous savez





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