A quoi rêves-tu fillette ?

Luc Malghem


« Arrête ça, bon sang ! tu vas lui tourner la tête à cette gamine » pestait maman, mais moi je savais bien qu’elle était jalouse de me voir si belle à la télé. « Mais tu es jalouse, ma parole ! » s’exclamait papa, et pour la faire bisquer, il repassait le spot (celui où je suis un ange qui descend du ciel pour voler du papier toilette dans la maison du bonheur.) C’est ma première pub et aussi mon premier souvenir : j’avais quatre ans, je riais aux larmes devant le grand téléviseur tout neuf, et maman a giflé papa.

Comme dit Robin, un mannequin que je connais, tout se joue toujours la première minute : dans un casting comme dans la vie. Moi, à peine je sors la tête du ventre de maman (je dis moi mais il faut le savoir, on ne me reconnaît pas du tout, pleine de liquides dégueulasses que j’étais), l’image se met à trembler puis prout, plus rien. Le film de l’accouchement s’arrête là . Maman raconte la suite à qui veut l’entendre : papa a laissé tomber le caméscope puis c’est lui qui est tombé, bardaf, dans les pommes. Jamais elle ne le lui a pardonné, je l’ai entendue le dire au téléphone, un jour qu’elle se croyait seule dans le salon. Toute forme d’estime pour lui avait disparu. Qu’elle a dit. Puis elle a ajouté : tu sais bien, si je ne devais pas rester pour la petite...

Merci de te soucier de ma personne, maman, mais moi, j’aurais préféré avoir des parents divorcés, comme tout le monde.

En tout cas : ce ne sera pas le dernier homme à s’évanouir devant moi, ça je le promets. Je suis à croquer et je le sais, surtout depuis que mes seins se sont enfin décidés à sortir. Pas encore mirobolants mais quand même, on les voit venir : je deviens doucement une femme. Et je décide qu’il me faut tout de suite une carte de banque, avec un code secret pour gérer moi-même l’argent des séances photos, des films publicitaires et tout ça. J’ai douze ans, merde.

« Tu n’as que douze ans ma petite fille, a répondu Maman quand je lui ai demandé le décompte précis de mes économies, et aussi de me conduire à l’agence Kangourou pour signer les papiers et chercher le super sac de sport pony pony club qui m’attendait. « Ton argent ! Tu sais combien on dépense pour toi, le prix des vêtements et gnagnagna... » J’avais compris. J’ai claqué la porte le plus fort que j’ai pu et j’ai couru m’enfermer dans les toilettes. Ma propre mère me vole, c’est une honte je vous jure. J’ai terriblement pleuré.

Je veux mon argent, j’ai crié en entrant dans la cuisine. Mon argent ! mon argent ! mon argent !

Mange, ou c’est une fessée que tu vas avoir, a répliqué maman, et papa a touillé tristement dans sa mousseline. A l’occasion, il essaie de prendre ma défense mais bon, il fait pas le poids face à l’autre sorcière, surtout depuis qu’il ne travaille plus, il reste à la maison toute la journée, à devoir avaler tout ce qu’elle lui balance sans discuter. Même le rôti de porc aux choux de Bruxelles du lundi. Un plouc je vous disais. Elle, je la déteste, j’aimerais qu’elle tombe raide morte, là , sur le carrelage, zim, boum, compote de crâne, je ne bougerais pas d’un cil. Qu’est-ce qu’elle croit ?

C’est hyper calorique les choux de Bruxelles. J’ai été vomir toutes ces calories dégoûtantes dans les toilettes de la salle de bain, et puis j’ai eu une idée.

Un divorce, ça s’organise, non ? Je suis assez intelligente pour ça. On me le répète assez, que je suis une petite fille intelligente. Mais je ne suis plus une petite fille.

Je les divorce, donc, et puis, je vais vivre avec papa. Dans l’état où il se trouve, le pauvre, c’est pas lui qui risque de m’empêcher de mener ma carrière comme je l’entends. Surtout si je peux l’aider à se payer ses bières et son journal avec l’argent que je gagnerai.

Cette nuit, je suis descendue sur la pointe des pieds, j’ai trouvé la chaîne interdite et j’ai poussé sur enregistrer quand j’ai vu des hommes et des femmes qui se grimpaient dessus en criant des cochonneries. Faut vraiment être malade de la vie pour regarder des trucs comme ça. N’empêche. J’en connais une qui va avoir une grosse surprise en rentrant du bureau, quand elle va se planter devant son feuilleton habituel. Et j’en connais un autre qui va descendre encore un peu plus bas dans son estime, si plus bas c’est possible. Tant pis pour lui : on ne fait pas de carrière sans marcher sur des têtes, comme avait dit Robin avant d’essayer de m’embrasser sur la bouche.

J’ai fait des drôles de rêves, cette nuit-là . Je vous passe les détails.

Contrairement aux prévisions, Maman n’a pas bronché de tout le repas. Pourtant, la cassette vidéo a disparu. J’ai vérifié. J’ai attendu l’explosion maternelle avec une impatience parfaitement dissimulée. Papa fixait le fond de son assiette, plus coincé encore qu’è son habitude, puis il a eu un drôle de mouvement dans la gorge et il a dit : ta mère et moi avons à te parler ma fille.

Vous vous demandez quelles répercussions le vedettariat risque d’avoir sur l’image que votre enfant se fabrique de son corps ? a demandé la dame pédo-psychomachintruc (deux cent cinquante kilos sans les lunettes), et maman a dit oui c’est à peu près ça. Bonnes, a fait la dame en riant : Freud faisait du narcissisme une étape indispensable dans la structuration de la personnalité, tandis que Lacan insistait sur la jubilation qu’éprouve l’enfant devant le miroir. – Ah bon ! a fait papa, l’air moyennement convaincu. Oui, a tranché la dame : Souvent, par exemple, les résultats scolaires des enfants vedettes sont supérieurs à la moyenne. A cause de la confiance qu’ils acquièrent en eux, vous comprenez ? Papa regardait maman qui regardait la dame qui me regardait en caressant les loupes qui lui servaient de lunettes et moi je me demandais : comment elle ose se mêler de ma vie, cette grosse vache ? Quand on n’est pas capable de contrôler un minimum son taux de lipides, on ne se permet pas de donner des conseils aux autres, non mais. C’est vrai qu’elle est chou comme tout, a fini par dire la dame. Croyez bien qu’elle le sait ! a soupiré maman. Allons ma chérie ! a répondu papa. Je leur ai adressé à tous mon plus beau sourire, maman a payé et on est parti.

Est-ce que je vous ai déjà parlé de Robin ? Il faut absolument que je vous parle de Robin ! C’est pas un nain, Robin ! Je l’ai rencontré sur le tournage d’une publicité pour les assurances La Famille. L’histoire d’un mec en scooter – lui – qui se fracasse la mâchoire dans une bête collision avec un caddie de supermarché – moi je jouais la soeur en visite à l’hôpital. Et grâce aux assurances La Famille, il retrouvait toutes ses dents et son sourire éclatant, et moi, après une petite larme, je lui tombais dans les bras. Même couvert de ketchup, puis avec des bandages partout, il était beau, Robin. Beau comme un agent secret dans une série américaine, et puis, surtout, je vous raconterai peut-être, il est drôlement malin. Il a même eu un rôle dans un film qui est passé le mois dernier à la télévision.

Termine ton assiette, dit Maman.

Un vrai rôle.

Dans un film.

A la télévision.

Et c’est lui qui a essayé de m’embrasser non mais vous imaginez, lui ! – et aussi de glisser sa main sous mon T-shirt mais ça, je ne l’ai pas laissé faire, il aurait compris tout de suite, pour le coton, et j’aurais eu l’air de quoi, je vous le demande. Bref. J’ai retiré sa main et, pour le calmer un peu, comme ça, sans réfléchir, je lui ai demandé s’il avait déjà tué quelqu’un.

Les yeux dans les yeux. T’as déjà tué quelqu’un, Robin ?

Termine ton assiette ma chérie, dit papa, tu nous inquiètes, tu sais, bientôt tu ressembleras à une asperge. Je lui ai jeté un regard glacial. Et lui ai conseillé de s’inquiéter plutôt de ce Philippe qui n’arrête pas de laisser des messages sur le portable de maman. Il a failli en recracher son verre de vin et maman est devenue plus rouge que la sauce tomate qui nappait les boulettes. Et moi, j’ai pu quitter la table, sans avoir dû toucher à mon assiette, et sans un regard non plus pour ces pauvres nazes, j’étais très contente de mon effet. Quand je raconterai la scène à Robin...

Vu à la télévision un reportage sur les enfants mannequins en Chine : dès six ans, école particulière pour les plus douées, avec une alimentation spécialement équilibrée, pas un milligramme de sucre, des cours de danse et de maintien, bref : tout ce qu’il faut pour construire une femme digne de ce nom, une femme qui ressemble à une femme, quoi (et pas à l’espèce de baleine qui prétendait me psychanalyser) (pouah ! pouah ! pouah !). Résultat pour les meilleures du lot : à seize ans, un compte en banque avec des kilomètres de zéros et autant de mecs hyper-canons qui font la queue pour leur lécher les pieds et les inviter dans les bateaux les plus dingues. A l’école où je vais, j’ai douze ans et les garçons me traitent de pute. Ou alors ils me tournent autour en se bavant dessus, ça dépend de la température. Même si l’avis de ces morveux ne m’intéresse pas, c’est toujours dur d’être en avance sur son âge. Et même si je sais le prix du succès, la jalousie que ça déclenche et tout ça, à l’idée de la mise en scène ridicule qui m’attend pour la vente par correspondance de culottes en éponge, d’un coup je fonds en sanglots. Pourquoi je ne suis pas née en Chine ? Pourquoi c’est si loin la Chine ?

Inconsolable je suis et je pleure tellement que je réussis encore à perdre un bon demi-kilo, au grand désespoir de mes parents qui menacent maintenant de me conduire à l’hôpital pour m’y faire alimenter de force. De quoi ils se mêlent ! Après plusieurs heures de négociations, j’accepte de manger devant eux un demi-pamplemousse avec une cuillère de sucre.

Totale arnaque. A l’agence, plus de sac pony pony club comme super cadeau de bienvenue mais celui-ci sera avantageusement remplacé par un baladeur porte-clés usb fluorescent ou par un appareil photo digital en forme de grenouille, à toi de choisir, me baratine le sous-directeur de la banque Kangourou. Les deux, je dis, je veux les deux. Il me regarde, l’air étonné, et comme soudain captivé par le pendentif que je caresse à la naissance de mon cou. Pas dupe, papa regarde ses pieds, et moi, aïe, je me demande si je n’ai trop rembourré le bonnet gauche de mon soutien-gorge, moment de lourde tension dramatique dans le bureau au bout duquel l’espèce de gros vicieux finit par lâcher : d’accord, signez là . Ma main dans celle de mon père, on s’enfuit plus qu’on ne quitte l’agence. Dans ma poche la carte. A moi le monde !

Plus froide sera la douche. C’est le titre du film dans lequel Robin a juré qu’il m’obtiendra un rôle et si pas, il renonce au sien, carrément, promis craché juré. L’affaire me coûtera deux minutes de baiser sur la bouche avec la langue. Drôlement bizarre comme sensation, la langue d’un autre qui tourne dans votre bouche, mais ce n’est pas cher payé non plus pour une carrière au cinéma. De toute façon, au cinéma, une actrice, ça embrasse, non ? Vous me prenez pour une gourde ou quoi ? Stop. On avait dit deux minutes, pas deux jours, merci. Je m’essuie le menton. Un vrai rôle dans un vrai film ! J’en connais à l’agence qui vont se rouler par terre de jalousie.

Sauf que...

Sauf que ma conne de mère a décidé que puisque je refusais de manger, c’était fini pour moi la starlette comédie. Elle a dit : la starlette comédie. Et elle le redit. Et elle le reredit : c’est fini la starlette comédie, ma petite. Je la déteste. Je casse mon assiette pleine de paella par terre. Elle me gifle. Je hurle. Je hurle je hurle je hurle. Mon père se tient la tête, lui rappelle doucement que c’est elle qui a insisté pour m’inscrire à l’agence, que peut-être si elle ne fricotait pas aussi ostensiblement avec son Philippe, sa fille n’en serait pas là , que que que, mais rien n’y fait, c’est fini, fi-ni, monte dans ta chambre, j’ai à causer à ton père.

Et sur mon lit je m’écroule.

Je la hais. On ne choisit pas son physique, d’accord, mais on peut choisir de ne pas peser un quart de tonne, simple question de volonté, même si ça dépasse l’entendement des médiocres. Comme on ne choisit pas ses parents mais on peut aussi décider de s’en séparer, par exemple quand ils se conduisent avec vous comme des sales frustrés dictateurs. Je la hais je la hais. La Chine, j’y ai pensé, sérieux, mais c’est un peu loin et l’idée de tout recommencer à zéro, bof bof non merci. D’ailleurs je ne parle pas chinois et je déteste les nouilles sautées. Bon. C’est ta carrière qui est en jeu, ma fille. Ne restent pas trente-six solutions. Je la hais je la hais je la hais.

Elle est vachement belle, ta mère, dis donc, souffle Robin en examinant la photo que j’ai décollée pour lui de l’album des vacances à Agadir. Ouais, pas mal pour son âge, et puis c’est ma mère quand même, je réponds en lui arrachant la photo des mains aussi sec. Telle mère telle fille, il ajoute (il le fait exprès ou quoi ?) Puis il rajuste sa mèche d’un mouvement spécialement étudié pour faire gonfler son biceps droit, me prend les épaules et...

Pas touche ! je fais en me dégageant. D’abord, tu sais quoi...

Paf, comme ça : d’abord, tu sais quoi...

Il fait oui, je le ferai, et je lis dans ses yeux quelque chose qui ressemble à de la peur. Me serais-je trompée sur toi, petit homme ?

Elle rentre à la maison dans une heure, je lui explique, c’est le moment parfait : je serai chez le dentiste avec papa. Je lui fais mon sourire qui tue puis un bisou sur la bouche, genre bonne chance et merci pour tout mon gars, et je pars sans me retourner. J’ignore si je le reverrai. Des mecs comme lui, des beaucoup mieux que lui, je m’en ferai des autocars entiers quand je serai à la une des magazines. Même si je l’aimais bien, Robin. On ne fait pas carrière sans marcher sur des têtes, tu sais bien.

Plus froide sera la douche ! Décidément le titre de mon premier film me plaît beaucoup, à moi qui en prends quatre ou cinq par jour, des douches – mais pas des froides, je préfère l’eau bouillante, qui vous nettoie bien plus en profondeur de toutes les saletés de la vie. Tu es prête, ma fille ? demande papa de l’autre côté de la porte de la salle de bain. Tu t’es brossé les dents ?

Dans la salle d’attente, j’ai les jambes qui flageolent un peu, et papa me regarde bizarrement, me demande si ça va. Dois-je lui annoncer que j’ai eu le rôle dans le film ? Je préfère repousser le moment, surtout que je commence à me sentir vraiment très mal, une semaine sans rien avaler pour préparer le casting, forcément... Papa me caresse la tête l’air un peu triste. Et je pense que la principale malchance dans la vie de papa aura été de tomber sur ma mère. La mienne aussi d’ailleurs. Mais demain est un autre jour, papa, tu verras. La porte du cabinet s’ouvre. Je suis décidément très faible, j’ai envie de me lover dans ses bras comme quand j’étais une petite fille. Entrez donc, dit le dentiste. Mais je ne suis plus une petite fille, je suis dure et froide comme un pic à glace. Prenez place, mademoiselle, dit le dentiste en me présentant le fauteuil. Dure et froide comme un pic à glace : la formule est de Robin et je la trouve assez belle et juste. Ouvrez la bouche, mademoiselle. Discrètement, je regarde sa montre : sept heures moins le quart. Tss tss, siffle le dentiste. La sorcière doit être rentrée depuis longtemps, maintenant, et je pense : tant pis pour elle. Occlusion, souffle le dentiste. Et tout d’un coup mes yeux s’embuent et je la vois comme devant moi qui me sourit. Bien, dit le dentiste, bien. Une envie de pleurer et de vomir me prend, mon coeur bat à trois cents à l’heure, mais je ne flancherai pas, car je suis dure et froide. Bien bien, répète le dentiste, bien bien bien je vais vous installer des brackets ceramiques supérieurs accompagnés d’une contention collée esthétique. Des quoi ? demande papa. Un appareil dentaire, répond le dentiste.

Mais ! je fais faiblement.

Mais non !

Les actrices de cinéma ne portent pas d’appareil dentaire, c’est impossible !

Et tandis que le portable de papa se met à sonner, je m’évanouis.





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