Luc Dardenne : regarder n’est pas juger

Rosetta et les exécutants

Luc Malghem, in Vacature Emploi, mars 2000

Si un film est une petite entreprise, les frères Dardenne sont des patrons comblés : Palme d’Or à Cannes ! Jamais le cinéma belge ne s’est mieux exporté. Alors que les plans Rosetta fleurissent dans les journaux, Vacature-Emploi rencontre le cadet des deux frères. Osons le mot : un humaniste...


Qui est Rosetta ? Une figure emblématique ? Une synthèse ?

Pas une copie de la réalité, en tout cas. Quand on voit la prostitution économique des jeunes aujourd’hui, le minimex, les systèmes de débrouille, les petits boulots au noir, ça c’est la réalité. Quelqu’un qui, comme Rosetta, se bat pour avoir un vrai travail parce qu’elle croit qu’il doit lui assurer une place dans la société, c’est rare. Disons que c’est une possibilité de la réalité poussée à l’extrême... et donc une fiction, pas du tout représentative de la manière dont les gens acceptent de vivre aujourd’hui. Elle est représentative par contre d’une société qui exclut 15% de ses membres, ça oui, et d’une question : peut-on vivre hors de la société ?

Vous pensez comme Rosetta que le travail est le fondement d’une vie normale ?

Il n’y a que ceux qui ont trois ou dix boulots qui prétendent le contraire ! Mais qu’ils se retrouvent sur la touche, et ils deviennent fous, ils cachent piteusement le fait qu’ils sont au chômage ou ils tuent leur famille ! Aujourd’hui, le travail est ce qui nous donne le pouvoir de négocier. Ce travail peut être à la limite de l’esclavage – trop bon marché, des horaires de fous, soit – vous pouvez toujours vous battre, parlementer, vous allier à d’autres... Le rapport de force dans lequel vous vivez vous confère un sentiment de dignité. Et vous avez aussi un lieu où vous apportez votre savoir, qu’il soit manuel ou intellectuel, bref, vous êtes utile. Je sais qu’un être humain n’a pas à justifier son droit à l’existence, mais socialement, vous pouvez très vite intégrer le regard des autres et ça, c’est terrible à vivre.

Tant La Promesse que Rosetta montraient des rapports parents-enfants dénaturés...

Comment parler à ses gosses quand, financièrement on n’a pas les moyens, pas de travail ? – on a un peu honte devant eux. Je crois que l’enfant que nous sommes, ou que nous étions, doit aussi avoir une image de ses parents en dehors de la maison. Pour pouvoir transmettre l’interdit, il faut que le père ait un statut à l’extérieur, qu’il puisse dire « eh ho ! mollo, je bosse, hein, pour ça... » La mère aussi, bien sûr, mais d’abord le père, même encore aujourd’hui...

Deux types de critiques reviennent souvent : primo, vous donnez une image très noire de la Wallonie. Vous ne craignez pas de faire fuir un peu plus les investisseurs ?

Votre question me fait sourire parce que j’ai effectivement entendu cette critique, et de la part de gens qu’on dit de gauche, parfois à la tête d’institutions importantes. A ces gens-là , j’aimerais quand même rappeler qu’après la guerre Andreotti, démocrate chrétien mais surtout grand filou, a dit exactement la même chose du néoréalisme italien : ce cinéma était une insulte pour l’Italie... Je trouve assez bizarre que la droite italienne d’après-guerre et une certaine gauche en Belgique se rejoignent – mais en même temps ça ne me surprend pas : ces gens voient d’abord leur pouvoir remis en cause, ils sont devenus sourds au cri des Rosettas. Le film a été présenté un peu partout, à commencer par la Flandre, et je n’ai jamais entendu taper sur la Wallonie. Je ne parle pas du Blok, évidemment...

Critique n°2 : pour voir la réalité, pas la peine d’aller au cinéma, il suffit de promener dans la rue...

Je suis certain que les gens qui pensent ça ne voient pas grand chose, dans la rue. Non, on a reçu une lettre très émouvante de quelqu’un qui disait « bravo, c’est bien de filmer ces gens, mais moi je ne peux pas les voir, parce que moi je suis Rosetta. » Lè je comprends. Les autres, que voulez-vous ? Si le sommet du bonheur, c’est d’aller à Disneyland quatre fois par an...

Diriez-vous de Rosetta que c’est un film social ?

A priori, je dis non : c’est un film, point. Il est vrai que la situation socio-économique de nos personnages est importante dans la construction de l’histoire. Mais on peut dire la même chose de la Ruée vers l’or de Chaplin ! Ce qui me fait bondir, c’est que dès qu’on voit des ouvriers à l’écran, on colle l’étiquette « film social ». En général, c’est une manière un peu facile de l’évacuer...

Bon, est-ce du cinéma engagé, alors ?

En ne mettant pas en scène la « bonne pauvre », là , oui, on s’engage. Notre regard montre une Rosetta hyper individualiste, comme le système le veut aujourd’hui, une Rosetta qui se bat jusqu’à vouloir tuer son ami parce qu’il a la place qu’elle convoite. Dans cette manière de refuser tout jugement d’ordre moral, d’accord, il y a une forme d’engagement. Nous aimerions que le spectateur, voyant la trahison de Rosetta, ne la condamne pas, mais comprenne comment une situation peut conduire à de tels comportements...

On vous présente parfois comme les cinéastes de la classe ouvrière. Pensez-vous que la distinction entre le monde des ouvriers et celui des employés demeure pertinente ?

Non. D’ailleurs, je nous définirais plutôt comme des cinéastes de la disparition de la classe ouvrière ! Je crois que la classe ouvrière comme classe, avec une expérience de classe, ça n’existe plus en Europe. Le nombre de travailleurs manuels salariés a chuté de manière vertigineuse. Ce qui s’est généralisé par contre, c’est le statut d’exécutant. Beaucoup de gens exécutent des tâches sans maîtriser le processus, au niveau intellectuel ou manuel, dans l’administration, les bureaux, le privé...

Mais pourquoi toujours cet univers ? C’est le vôtre ?

Bien sûr que non. Mais Seraing et les banlieue industrielles ont été le lieu de notre enfance et de notre adolescence... Je pense qu’inconsciemment, c’est une part de la raison pour laquelle on tourne là -bas, bien avant le discours rationnel. Ensuite, dans une deuxième phase plus volontaire, on a voulu être les témoins d’une mémoire qu’on pensait inexistante, et donc on s’est intéressé aux exclus de la mémoire, puis aux exclus tout court, voilà .

Avec peu de moyens, vous faites de l’or à Cannes. Une recette pour relancer la Wallonie ?

Attention ! Je n’ai pas dit que la création avait lieu dans la pauvreté. Faire du cinéma réclame une force financière importante, et je reste partisan de l’augmentation des budgets pour l’aide à la création. Quant à la Wallonie, elle a les problèmes que vous connaissez : mono industrie en crise depuis le début des années 70, retrait des investisseurs... Le tout est de savoir dans quoi se reconvertir. Et c’est vrai que le secteur de l’audiovisuel constitue sans doute une bonne piste...

Y a-t-il un point commun entre tous ces films belges qui font parler d’eux ?

Peut-être l’avantage d’un handicap : l’absence d’industrie cinématographique dans notre pays. Un type à qui il manque un bras et qui veut être pianiste essayera d’avoir des partitions pour la main gauche – on en a écrit d’étonnantes pour Paul Wittgenstein. C’est une image, bien sûr, parce que pour être pianiste il vaut mieux avoir deux bras ! Mais si la Belgique n’a pas d’industrie cinématographique, peut-être n’a-t-elle pas non plus les codes cinématographiques ; peut-être a-t-elle plus de liberté ; peut-être est-il plus facile de s’improviser producteur ou réalisateur, avec les dangers que cela comporte, les faillites, les mauvais films ; peut-être est-ce tout ce climat artisanal qui permet l’éclosion de films comme ceux de Jaco Van Dormael, Poelvoorde, Mariage, les nôtres... Et puis, si le cinéma belge a connu un tel développement, c’est d’abord grâce au soutien des pouvoirs publics, il faut bien rendre à César ce qui vient de César...

Un conseil à ceux qui voudraient vous imiter ?

Aux gens qui ont envie de faire un film, j’insiste : faites-le, le plus vite possible, avec du matériel qui, actuellement, ne coûte pas trop cher. Je sais que c’est facile à dire, mais il faut essayer, ne pas rêver de manière inadéquate, mais rêver en rapport avec les moyens dont on dispose.