Psychologie sociale et racisme

Petite leçon de discrimination appliquée

Luc Malghem, Stéphanie Demoulin, in Mrax info, janvier 2006

Prenez un groupe donné, classe d’enfants, personnel de prison, conseil d’administration de votre entreprise, divisez-les en deux catégories selon un critère quelconque, par exemple la couleur des yeux. Puis décidez arbitrairement que d’un côté vous avez des êtres supérieurs, de l’autre des êtres inférieurs. Traitez chacun en conséquence. Et observez..


L’histoire commence en 1968, en pleine question raciale, dans une petite ville (blanche) des Etats-Unis. Une institutrice, Jane Elliott, imagine un jeu de rôle pour expliquer à des enfants le contexte de l’assassinat de Martin Luther King. Afin de leur faire vivre l’expérience des minorités, elle divise sa classe en deux groupes : d’un côté les enfants aux yeux bruns ; de l’autre, les enfants aux yeux bleus. Aux premiers, elle explique le pourquoi de leur supériorité et leur déconseille de fréquenter désormais les seconds. Lesquels, de leur côté, se voient imposer le port d’une collerette de couleur et instaurer tout une série de restrictions vexatoires (temps de récréation raccourci, privation de collation, etc.). Très vite, sur base de cette division nouvelle, ce petit microcosme réinvente les rapports de force, des conflits se déclenchent, et les uns, constamment valorisés par l’institutrice, voient leurs résultats scolaires s’améliorer, tandis que les autres, systématiquement ignorés ou dévalorisés, régressent. A la moitié du jeu, coup de théâtre : l’institutrice déclare les avoir induits en erreur, ce sont maintenant les yeux bleus qui sont gage de supériorité intellectuelle, et les rôles de s’inverser aussi vite qu’ils se sont imposés dans la première phase. Après quoi, un débat avec l’institutrice permet à tous les enfants d’analyser ce qui s’est passé.

L’expérience, filmée en 1970 [1], fera scandale dans l’Amérique bien-pensante de l’époque, ce qui n’empêchera pas son auteure d’influencer durablement l’enseignement de la diversité aux Etats-Unis, et de dispenser ultérieurement des formations pour adultes, beaucoup plus dures que l’exercice destinés aux enfants. Egalement filmées, celles-ci ont largement de quoi nous interpeller, tant le spectateur le plus sûr de ses convictions est amené à se demander comment lui-même se comporterait dans pareille situation.

Formation sauvage

Précision d’entrée de jeu : cette méthode choc, telle qu’exposée dans le film, n’a aucune prétention scientifique. Elle vaut surtout et d’abord comme expérience vécue par les participants, qui éprouvent ainsi les effets très concrets de la discrimination, apprenant, peut-être, à la sortie, à relativiser leurs préjugés. Une sorte de thérapie de groupe assez violente, en somme, dont l’efficacité repose beaucoup sur la personnalité de Jane Elliott, sorte de figure de marâtre, autoritaire et cassante, qui s’appuie sur des techniques de manipulation mentale pour les besoins de sa démonstration.

Si l’exercice proposé par Jane Elliott n’a rien de scientifique, il n’en reste pas moins une mine à idée pour animateurs de groupe, et une étonnante introduction illustrée à la problématique de la lutte contre le racisme, comme à nombre de phénomènes qui passionnent la psychologie sociale depuis la fin de la seconde guerre mondiale : en vrac construction des préjugés et racisme, mais aussi perception de la discrimination par les victimes, et troubles qui en résultent (baisse d’estime de soi, etc.), essentialisme (croyance populaire que les différences superficielles entre deux groupes reflètent des différences plus profondes, de type biologique), soumission à l’autorité et techniques de persuasion, lesquelles ont de toute évidence l’inquiétante propriété d’enfermer des individus normalement doués de raison dans une dynamique qui leur échappe totalement.

Torture mentale

Premier sujet d’étonnement en effet quand on visionne le film de ces séances : la docilité et la vitesse avec laquelle, d’un côté comme de l’autre, les participants acceptent et intériorisent le rôle qui leur échoit. Et aussi le peu de résistance devant les abus de pouvoir répétés d’une animatrice qui, il est vrai, montre un talent impressionnant à balayer la contestation et à ridiculiser les quelques protestataires, tout en parvenant très vite à faire oublier le cadre, pourtant de prime abord artificiel et ludique. Le malaise du participant – comme du spectateur – se fait vite tangible. En moins d’un quart d’heure, la situation n’est plus perçue comme jouée, mais vécue, simplement vécue, et douloureusement pour ceux qui ont la malchance (momentanée) d’avoir l’iris moins favorisé en mélanine. Les sourires des discriminés se font rictus puis grimaces puis larmes, et l’on se dit que si les capacités de révolte d’un être humain ne sont pas grandes, les possibilités de cadrer ses réactions et de l’acculer dans un rôle, si.

Et l’on pense évidemment aux expériences de Milgram [2], sur la soumission à l’autorité librement consentie, avec la différence ici que Jane Elliott joue franchement la carte de l’infantilisation pour déstabiliser et manipuler ses ouailles, alors que Milgram se contentait de déresponsabiliser le sujet dans un cadre beaucoup plus neutre. Reste que le résultat n’est pas si différent : dans un contexte hiérarchisant donné, tout être social paraît voué à inhiber, bon gré ou mal gré, ses pulsions propres et son sens moral au profit de directives extérieures, pour peu qu’elles émanent d’une entité ayant réussi à se faire accepter comme l’autorité.

Autre phénomène mis en évidence par l’exercice de Jane Elliott : l’auto-réalisation de la prédiction (ou « effet Pygmalion [3] »), ce mécanisme bien connu en psychologie sociale qui veut que tout sujet tend à répondre aux attentes que l’on place en lui – que celles-ci soient positives ou négatives. Autrement dit, valorisez un individu, il voit ses performances augmenter objectivement. A contrario, rabaissez-le, brimez-le dans ses initiatives, dans ses possibilités d’expression, son estime de soi dégringole et le voilà qui fonctionne de moins en moins bien. Le B A BA des techniques de motivation (ou de harcèlement moral), mais appliqué avec une évidence toute pédagogique à des enfants qui, d’une séance à l’autre, selon qu’ils sont du bon ou du mauvais côté, se surpassent ou se retrouvent incapables d’effectuer une opération qu’ils réussissaient pourtant sans problème précédemment. De quoi comprendre en une leçon comment l’institution scolaire peut être, aussi, vue comme une entreprise de reproduction des rapports sociaux, y compris dans leur dimension ethnique.

Troisième mécanisme remarquable : le processus de victimisation, sur lequel Jane Elliott joue, semble-t-il plus ou moins consciemment, pour conduire les yeux bruns dans le sens du jeu tel qu’elle l’a défini, à savoir s’assurer de leur concours dans son entreprise d’infériorisation momentanée de leurs collègues aux yeux bleus. Un esprit de revanche qu’elle obtient en asseyant méthodiquement les premiers dans une posture de victime, à coup de considérations plus ou moins pertinentes sur les discriminations dont, de tout temps, les yeux bruns sont/ seraient les victimes dans le monde réel. La conséquence immédiate étant de voir ceux-ci devenir discriminants à leur tour, avec une bonne volonté aussi joyeuse qu’un peu désespérante. Comme quoi la tendance à discriminer est d’abord une affaire de position relative.

Et c’est peut-être là un des aspects les plus discutable de la méthode Elliott : appliquée à des enfants « américains blancs » qui changeront de rôle en cours de séance, elle leur permet en effet d’éprouver les positions des discriminants et des discriminés. Importée dans un microcosme où les yeux bleus sont tous des Blancs et les yeux bruns majoritairement des Noirs, l’expérience semble vite tourner à une sorte de procès, dans lequel les uns et les autres semblent figés plus que jamais dans leurs rôles respectifs : dans un camp les Blancs discriminants, dans l’autre les Noirs éternellement victimes - même si momentanément en position cathartique. Où Jane Elliott tombe, peut-être, dans son propre piège et, figeant ainsi les identités, menace d’imposer une lecture unilatérale et strictement raciale d’un problème fondamentalement plus complexe, les discriminations liées à l’origine et à la position socio-économique étant en pratique inextricablement entremêlées [4].

En conclusion, une expérience qui autorise une vision franchement mécaniste de la nature humaine – le libre-arbitre n’étant décidément pas sa qualité première – et, en même temps, qui peut susciter un optimisme relatif dans le sens où, pour paraphraser Jane Elliott, elle-même paraphrasée plus tard par Pierre-André Taguieff : le racisme, ça se construit. Et puisque ça se construit, ça peut aussi se déconstruire...

Reste que si la méthode Elliott, flirtant dangereusement avec les limites de l’éthique, gagnera peut-être plus à être observée qu’éprouvée directement, elle n’en reste pas moins une singulière métaphore, par l’exemple autant que par l’absurde, des défis et aussi des désenchantements qui traversent la mouvance antiraciste aujourd’hui.

Notes

[1The Eye of the Storm, 1970 ; Un documentaire plus récent, Les Yeux bleus, blue eyes, Libération film, 1996, est disponible à la médiathèque de la CFWB.

[2En 1963, à Yale, Stanley Milgram organise une des premières expériences de psychologie sociale sur le concept de soumission à l’autorité. Il est demandé au sujet d’envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un pseudo cobaye, censé devoir répondre à des questions de plus en plus difficiles. Les résultats sont édifiants... Couverts par une autorité scientifique, 65% des sujets augmenteront la dose jusqu’à la « mort » du pseudo-cobaye, continuant à lui envoyer des chocs bien après qu’il ait commencé à simuler le coma...

[3Du nom de ce roi sculpteur de la mythologie grecque, qui tomba amoureux d’une de ses sculptures, et l’épousa une fois devenue femme.

[4C’est sans doute parce qu’ils peuvent donner l’impression de se cantonner à une grille de lecture souvent unidimensionnelle que les mouvements antiracistes sont aujourd’hui si décriés, y compris par certains de ceux qui devraient a priori partager leurs objectifs. L’enjeu étant en l’occurrence sans doute de réussir à recomplexifier leurs discours.