Le livre noir de la discrimination au logement

Luc Malghem, ouvrage collectif (coordination), avec Françoise Noël, Andréa Réa, Pierre-Arnaud Perrouty, éd. Mrax, 2004

En 2003, le Mrax lançait avec d’autres la campagne « Désolé, c’est déjà loué ! », contre les pratiques discriminatoires en matière de logement à Bruxelles. Un an à recueillir des témoignages parfois révoltants, souvent poignants, dont nous vous proposons l’analyse et de larges extraits.


Bien sûr, il ne sera pas question ici que de xénophobie et de racisme, au sens premier du terme. Bien sûr, et on entendra les uns et les autres le répéter à l’envi, un tas d’autres facteurs que l’origine proprement dite entrent en compte dans les réticences que montrent bon nombre de propriétaires à louer leurs biens aux personnes d’origine étrangère (ou du moins à certaines catégories d’entre elles). Il n’empêche : la discrimination raciale dans l’accès au logement est une réalité. Une réalité encore trop souvent tacitement admise. Insidieuse et complexe, parce que se confondant volontiers dans la tête des discriminants avec des considérations d’ordre platement socio-économique - « Ces gens-là appartiennent souvent aux couches les plus défavorisées de la population ; nous les propriétaires préférons des locataires réputés solvables ; donc ce n’est pas du racisme ». Insidieuse et malaisée à appréhender, aussi, parce que, et l’enquête présentée par le sociologue Andréa Réa le montre bien, entre découragement et résignation, les victimes portent rarement plainte, et même, étonnamment, tendent souvent à justifier et à intérioriser la discrimination dont elles font les frais.

« Eh oui ! Lorsque je n’ai pas mentionné mon nom, personne ne s’attend à voir débarquer une personne d’origine étrangère. Ma voix est trompeuse, pas l’ombre d’un accent petit nègre... Une voix douce, posée, oui mais... Le téléphone ne laisse pas passer les odeurs... Par contre, lorsque je sonne à la porte... »

On l’aura déjà compris, pas de recettes miracles. Cet ouvrage a pour ambition première de proposer une photographie clinique d’un problème qui, on l’a dit, est trop souvent minimisé. Un problème sur lequel il nous paraît urgent de sensibiliser un maximum d’acteurs du logement bruxellois, quelle que soit leur position par ailleurs. Parce qu’avoir la possibilité effective de bénéficier d’un logement décent, c’est, faut-il le rappeler, non seulement un droit fondamental - consacré par la Constitution belge en son article 23 - mais aussi la condition sine qua non d’une vie digne de ce nom dans une société moderne digne de ce nom. A l’heure où l’intégration - qu’elle soit entendue comme un droit ou comme un devoir - est au coeur de tout discours politique qui se respecte, feindre de l’oublier serait non seulement irresponsable mais lourdement malhonnête. La discrimination au logement est un fait, il faut la combattre. Mais comment ? Qui touche-t-elle en particulier ? Et pourquoi ?

Dans la première partie, Françoise Noël, directrice du Centre de sociologie urbaine à l’ULB, plante le décor et nous dresse un état des lieux pas forcément rose du marché locatif à Bruxelles : ses tendances générales, ses carences, et leur impact sur les logiques discriminantes. Et souligne, à l’inverse, les conséquences de ces mécanismes sur l’évolution du marché, particulièrement sur l’évolution à la hausse du marché des logements anciens et de faible qualité.

Au coeur de notre propos, Andréa Réa, sociologue à L’ULB, directeur du Groupe d’études sur l’Ethnicité, le Racisme, les Migrations et l’Exclusion (GERME), analyse les témoignages et s’appuie sur des données statistiques pour mettre en lumière les mécanismes qui président à la formation et à la diffusion des préjugés. Quelles populations en sont les principales victimes ? Comment ces discriminations sont-elles justifiées dans le chef des discriminants ? Une lecture sociologique du problème qui, pour peu qu’on ait gardé la capacité de se projeter un tant soi peu dans l’autre, donne froid dans le dos.

Dans la troisième partie, Pierre-Arnaud Perrouty, conseiller juridique du Mrax, fait le point sur la nouvelle loi anti-discriminations, dite loi « Mahoux. Une loi qui, on s’en doute, hérisse un grand nombre des bailleurs que nous avons rencontrés, d’abord parce qu’elle met en question, tout au moins en partie, le droit du propriétaire à jouir de son bien comme bon lui semble. Une loi dont beaucoup jugeront aussi qu’elle s’inscrit trop en aval du problème. Voire qu’elle pourrait s’avérer contre-productive, en dressant les uns contre les autres plutôt qu’en favorisant le dialogue. Une loi qui a pourtant le mérite, nous semble-t-il, de dire la norme et donc de fixer des limites claires à ce qui est acceptable et à ce qui ne l’est pas : inadmissible sur le plan moral, catastrophique sur le plan de la cohésion sociale, la discrimination raciale est aussi un délit, qu’il convient donc de poursuivre comme tel.

Quant aux témoignages, ils vous sont livrés dans toute leur subjectivité. Sans partis pris ni tabous. Ni commentaires. C’est qu’en l’occurrence il est inutile, sans doute, de chercher à voir d’un côté les « gentils » et de l’autre les « méchants ». Il n’y a que des hommes et des femmes de plus ou moins bonne volonté, des hommes et des femmes avec leurs peurs, leurs intérêts propres, et la vision du monde qui en découle.

Refuser de les entendre, méconnaître leur réalité, fût-elle toute personnelle, serait manquer à coup sûr la cible d’une telle campagne.